Projet Wolf Hunting

Article écrit par

Dans le cargo personne ne vous entend hurler.

Dernier né du cinéma de genre coréen, Projet Wolf Hunting va en traumatiser plus d’un avec ses 2,5 tonnes de faux sang utilisé pour tout le film. C’est dire que Kim Hong Sun n’y est pas allé de main morte. Il faudrait d’ailleurs un jour se pencher sur l’engouement coréen pour le gore et le soju, mais je ne suis pas spécialiste. Alors qu’ils sont transférés depuis les Philippines vers la Corée du Sud par un navire cargo, plusieurs dangereux criminels provoquent une violente émeute jusqu’à ce qu’un monstre non identifié sorte de son sommeil… Voilà donc en quelques lignes le synopsis de ce film super bien construit, efficace et qui n’est pas seulement du grand spectacle, mais propose en outre une analyse de nos sociétés fragiles et hyper protectrices qui ne peuvent être parfaites et ne parviennent pas toujours à éviter le grain de sable qui détraque la machine. 

Le réalisateur le confie lui-même dans le dossier de presse du film, ce qui laisse corroborer l’idée que ce film n’est pas aussi divertissant qu’il n’y paraît : « Si vous regardez mes films précédents, vous remarquerez que je suis bien souvent influencé par des événements sociétaux. Ici, mon souhait était de montrer le parcours de criminels extradés des Philippines vers la Corée, tout en abordant le sujet des victimes coréennes de la colonisation japonaise : je pense notamment au prologue devant l’aéroport international de Séoul, lorsque les criminels sont extradés. Ce type d’extradition massive a réellement eu lieu, même si l’attentat à la bombe était en revanche parfaitement fictif. Par ailleurs, des expérimentations scientifiques sur des sujets « cobayes » ont réellement eu lieu pendant la colonisation de la Corée par le Japon. Ce sont des faits historiques, d’après lesquels j’ai construit mon histoire. »

En outre, le film qui commence comme un banal thriller américain s’amuse ensuite à jouer avec des genres différents : film politique comme on vient de le souligner, mais aussi film d’action, film d’horreur avec sang et combats et enfin film de science-fiction avec l’arrivée d’un monstre qui pourrait rappeler celui du mythique La chose venue d’un autre monde de Christian Nyby (1951) et son remake en 1982 par John Carpenter), même si cette créature est encore bien terrestre. Du coup, le cargo Frontier Titan se transforme en une réelle cellule de violences en tout genre, accentuant du coup la terreur que pourrait ressentir le spectateur et le fort sentiment de claustrophobie dont on ne sort pas indemne. « Sur ce bateau, tout n’est désormais plus que sauvagerie : des êtres humains massacrent d’autres humains avec un seul objectif : obtenir leur liberté, déclare encore le réalisateur. Se crée donc un rapport de domination sanglant, où l’humiliation a nécessairement une importance. Lorsque Jong-du urine sur le cadavre d’un homme qu’il vient de tuer en s’allumant une cigarette, il affirme tout simplement sa jouissance d’une liberté retrouvée, et d’une domination totale sur celui qu’il considérait comme la dernière entrave à cette même liberté. » Tout le film travaille en effet sur la multiplicité des personnages comme si le spectateur devait être à la fois horrifié et surtout désorienté par la trame narrative qui le transporte au travers de vagues successives de points de vue qui transforment cette odyssée en véritable géhenne à l’image, qui sait ?, du monde moderne. Ainsi notre société prétendument apaisante qui appelle ses opérations de noms effrayants du style Chasse au loup en prend un coup puisqu’elle ne parvient pas à imposer un ordre à ce monde qu’elle prétend d’un autre côté dominer.

Titre original : 늑대사냥

Réalisateur :

Acteurs : , ,

Année :

Genre :

Pays :

Durée : 122 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..