Select Page

Portrait de Mihaela Sîrbu : Otilia et elle.

Article écrit par

Mihaela Sîrbu a remporté au dernier Festival EntreVues de Belfort le Prix d´interprétation Janine Bazin pour « Everybody in Our Family », du cinéaste roumain Radu Jude. Rencontre et portrait de l´actrice en mère forteresse.

Déjà dans La Fille la plus heureuse du monde (2009), premier long métrage de Radu Jude, le personnage principal voulait juste voir la mer. Pour Everybody in Our Family, Marius (Şerban Pavlu) veut emmener sa fille Sofia en vacances à la plage, il a décidé qu’ils iraient tous les deux, en voiture ou à pied s’il le faut. L’empêchement de ce projet familial a priori anodin filtre dès les premières images. Dans la préparation du père divorcé, paquetant ses affaires avec soin et fébrilité, il y a le doute, déjà, que l’entreprise ne soit titanesque. L’obstacle, c’est la mère de la petite, absente de la première moitié du film. Personnage mal aimable, qui plane comme une menace, la « salope », comme la nomme élégamment le père de Marius, qu’on redoute de voir apparaître plus le film progresse.
 
 

 
 
Elle, c’est Otilia, mère surpuissante entourée de sa nouvelle famille reconstituée, gardant la petite fille à l’écart de Marius, dans la légitimité accordée par le juge. Mihaela Sîrbu joue Otilia, et le jury d’EntreVues l’a récompensé du prix d’interprétation pour son talent à insuffler force de nuances à la terrible mère. Elle succède comme lauréate à Laure Calamy l’année passée, dans le film français Un monde sans femmes de Guillaume Brac. Deux femmes aux antipodes, l’une dans la ligne claire de la mère adolescente rieuse tandis que l’autre n’est que trouble, opacité.

Radu Jade a vu Mihaela Sîrbu pour la première fois dans une pièce de théâtre en Roumanie il y a quelques années. Il l’a faite auditionner pour son court métrage Alexandra (2007). Elle n’obtint pas le rôle, mais il la rappella plus tard pour ce film. La comédienne, après une carrière de 20 ans dans le théâtre indépendant roumain, trouve aujourd’hui que les opportunités sont plus stimulantes du côté du cinéma. « On est plus dans l’attente du rôle qu’au théâtre quand on travaille pour le cinéma. » Elle exerce par ailleurs comme professeur au  I.L Caragiale National Drama and Film University de Bucarest. 

Second rôle important après The Phantom Father (Lucien Gorgescu, 2011), l’actrice se dit flattée que le jury ait prêté attention à son jeu, et surtout au personnage d’Otilia, qui n’est pas selon elle le plus remarquable du film. Ce en quoi elle se trompe. Mihaela Sîrbu ne parle pas beaucoup d’elle, louvoie un peu, trouvant que c’est plutôt difficile de se confronter au désir des gens sur le personnage d’Otilia. C’est sa première récompense pour un rôle au cinéma, elle ne s’étend pas sur ceux reçus pour le théâtre. Élevée par ses grands-parents, elle décide très tôt, à 6 ans, qu’elle sera comédienne : « ils n’aimaient pas me voir jouer, alors je déclamais de la poésie dans le jardin ».
 
 

 
 
Elle ne regarde pas beaucoup de films, avoue s’y être mis il y a un ou deux ans seulement ; mais aime 5×2 (2004) de François Ozon pour sa déconstruction incroyable et le personnage de Valéria Bruni Tedeschi, en femme mariée elle aussi ambivalente, ni victime ni coupable, pas facile à aimer. D’évidence, elle a composé aussi une femme si antipathique de prime abord, lui insufflant progressivement l’ambivalence que Radu Jude avait imaginé, évoluant dans la contrainte du décor unique avec l’expérience acquise de son travail théâtral.
 
Everybody in Our Family a aussi remporté le Prix du Public long métrage. Le drame familial joué progressivement en huis clos suit d’abord la trajectoire de ce père bavard déboulant dans la vie de sa fille. L’empathie va au personnage de Marius. La circulation des personnages dans l’appartement est heurtée et inquiète, pressentant dans le retour de la mère un drame. La qualité d’écriture du film est indiscutable, Mihaela Sîrbu dit n’avoir pas eu besoin de beaucoup parler du personnage après la lecture du scénario. Et donc, à moitié film, elle pénètre dans l’appartement, découvre  l’ex-mari banni, et lui refuse les vacances autorisées par la loi. Sa loi, celle de la mère, surpasse tout. Le corps est figé, fermé, elle est intraitable, on se dit que Marius n’a aucune chance. 

Mihaela Sîrbu possède un trait de caractère commun avec son personnage : le calme. Chez l’actrice, on devine de la sérénité, et une gentillesse plutôt évidente. À l’inverse d’Otilia chez qui le stoïcisme physique renforce la cruauté des attaques. L’ex-mari, qu’elle assassine d’une phrase, avant de redevenir la mère aimante de Sofia dans le même plan, le sait bien. Mais le cinéaste surprend lorsque ces plans-séquences font basculer la situation dans la mise en scène fébrile d’une crise de nerfs du père. Face à ce trop plein de fureur, Otilia mute, dans une réaction nécessaire, abandonnant sa mécanique de forteresse quand la peur fait son entrée.

  
 
 
 
Déjà la comédienne avait proposé quelques changements, craignant qu’Otilia soit « trop dure, trop méchante » pour que le public ne l’accepte. Le cinéaste est d’accord, les répétitions voient Otilia un peu transformée, l’alchimie entre Mihaela et Şerban Pavlu permet de croire au lien d’amour qui a pu unir les deux parents aujourd’hui si pleins de haine l’un envers l’autre. « Je devais faire comprendre qu’elle n’était pas toujours consciente de son attitude, qu’elle devait réagir très vite à ce qui arrivait dans l’appartement, à l’attitude de Marius ». Elle malaxe son personnage, s’accommode des dialogues qui ne changeront pas beaucoup, « quelques lignes seulement », et parvient à rendre Otilia plus humaine, à lui inventer un passé dans les gestes, le regard. Plus le film avance et plus la femme blessée apparaît, en nuance, sans forcer le trait.

Si elle interprètera une productrice dans le prochain film de Corneliu Porumboiu (12h08 à l’est de Bucarest, 2006 ; Policier, adjectif, 2009), l’actrice espère travailler encore avec Radu Jude sur son nouveau projet. Pas de confirmation qu’elle sera au casting, juste le désir de faire des films. Après 20 ans de carrière au théâtre, elle est une nouvelle venue dans le cinéma roumain (et européen), mais sans inquiétude, son visage est souriant, confiant. Nous aussi.

L’ensemble du Palmarès du 27e EntreVues de Belfort est disponible ici.
Lire aussi notre compte-rendu du week-end de clôture.


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

Rashômon

Rashômon

« Rashômon » ressort en salles dans une nouvelle version restaurée. Par ses écarts angulaires à 180°et sa flamboyance assumée, l’œuvre non-conformiste se revendique de l’esthétique du muet et multiplie les perspectives pour sonder la vérité psychologique de ses protagonistes confrontés à leurs contradictions. Film-événement.

La Terrasse

La Terrasse

« La terrasse » est une œuvre à la charnière de deux époques qui vient sonner le glas de la comédie à l’italienne. La satire grinçante livre sans concession un portrait en demi-teinte et au vitriol de la crise existentielle de cinq quinquagénaires vieillissants qui évoluent dans une sphère intellectuelle de gauche sclérosée. Les scénaristes de légende Age et Scarpelli prennent ici le pouls d’une société italienne malade de son conformisme.

Le Soldatesse (des filles pour l’armée)

Le Soldatesse (des filles pour l’armée)

« Le Soldatesse » porte un regard féministe existentialiste sur ces femmes en déshérence, butin de guerre, enrôlées de force afin d’approvisionner les bordels militaires de campagne lors de l’invasion hellénique par les troupes d’occupation italiennes expédiées en 1941 sur une rodomontade du Duce. Illustrant une page sombre de l’occupation italienne, ce road-movie sur fond de guerre chaotique fut ignoré à sa sortie pour le défaitisme et le fiasco militaire qu’il traduisait par son naturalisme. Décryptage.