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Nos moments culinaires

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Nos rédacteurs vous ont concocté un menu de choix et garanti (presque) sans intoxication alimentaire !

Spaghettis et pompe à vélo – Affreux, sales et méchants (Brutti sporchi e cattivi – Ettore Scola, 1976)
par Marion Roset

La scène se déroule après un baptême. Ce n’est pas que les Mazzatella soient croyants – ils sont plutôt du genre arnaques, inceste et prostitution. Mais quand le patriarche borgne Giacinto dépense son argent, jusque-là jalousement gardé, pour faire plaisir à sa maîtresse…c’en est trop. Un peu de mort aux rats sur des spaghettis pendant le repas de fête et la question sera réglée ; sauf que Giacinto n’est pas un rat. Un bon lavage d’estomac à l’eau de mer à l’aide d’une pompe à vélo et revoilà les spaghettis. La mer est sale, la famille repoussante, le plat de pâtes ressemblait déjà à du vomi…quoi qu’il se passe, tout est définitivement affreux, sale et méchant.

 

«Vite, ils vont être secs sur les bords ! » – Poulet au vinaigre (Claude Chabrol, 1984)
par Lucile Marfaing

Il n’y a pas, au premier sens du terme, de poulet au vinaigre dans Poulet au vinaigre. Mais il y a un flic, l’inspecteur Lavardin (Jean Poiret), personnage piquant et acide dans le traitement de ses enquêtes. Lavardin a une habitude alimentaire immuable qui lance ses journées d’un bon pied : chaque matin, il avale deux œufs au paprika, depuis qu’il a huit ans. « J’ai passé le cap des 30 000 œufs le mois dernier » précisera-t-il au serveur du bistrot où il vient glâner des informations susceptibles de l’aider à résoudre une affaire de meurtres qui ont lieu dans une petite ville de province française, en pleine époque du mythologique steak frites de Roland Barthes. L’œuf au paprika de Lavardin est une mythologie culinaire cinématographique. Mais, dans ce film qui dresse un tableau au vitriol de rapports de classe qui tournent au vinaigre (grand talent de sociologue de Claude Chabrol), il y a aussi du sucre qui coule dans un moteur de voiture pour se venger d’un boucher agressif ; une bouteille de Châteauneuf-du-Pape cassée par un médecin commiséreux ; des tomates à l’antiboise au goût altéré par une mère possessive et instable. Il y a, enfin, un repas entier composé d’un médaillon de foie gras, d’un feuilleté de ris de veau aux morilles et de profiteroles, dont la sauce chocolatée vient barbouiller les lèvres de Louis (Lucas Belvaux), petit postier malhabile attablé dans un luxueux restaurant réservé à la bourgeoisie locale.

 

 

L’assassinat au cannoloLe Parrain, 3e partie (The Godfather Part III – Francis Ford Coppola, 1990)
par Bastien Deroussent

Il est beaucoup question de cuisine, de gastronomie dans la trilogie du Parrain (Francis Ford Coppola, 1972, 1974 et 1990). Il y est aussi beaucoup question d’assassinats. Il y a en a d’ailleurs tellement eu que la méfiance généralisée a fini par les réduire à peau de chagrin. La panoplie du tueur doit s’élargir. Attendre tapi dans l’ombre, c’est démodé et surtout, inefficace et dangereux. Pour parvenir à ses fins, il faut désormais faire preuve d’originalité. Dans le finale grandiloquent du Parrain, 3e partie, en pleine représentation de la Cavalleria rusticana (Pietro Mascagni, 1890), un nouveau chapitre de l’art de la guerre s’ouvre : l’assassinat par ingestion de cannolo. Mais le cannolo siciliano, qu’est-ce ? Pour le profane, il s’agit d’un biscuit en forme de canule aromatisé au marsala et au cacao, frit afin de le rendre croquant, et dans lequel on vient loger, à la poche, un délicat appareil à base de ricotta, d’un lait de chèvre cuit et recuit donc, agrémenté, à ses extrémités, de pistaches ou de noisettes concassées, ou de deux moitiés de cerise confite – c’est selon les traditions. Connie, la sœur de Michael Corleone, en ambassadrice de la cuisine sicilienne, en offrira une boîte, de la maison Trinacria, à Don Altobello le jour de son anniversaire. Don de la famille Tattaglia, historique alliée de la famille Corleone, il est à juste titre soupçonné de comploter et d’aller à l’encontre des intérêts de la famille Corleone. Méfiant, le vieillard lui demande d’en goûter un. Elle en choisit un (p)réservé. Elle a tout calculé. Durant la représentation, seul et confortablement installé dans sa cabine, Don Altobello pensera en déguster d’autres. En focale rapprochée par le biais de ses jumelles, Connie guette, impatiente, sa soudaine indigestion. Merveilleuse trouvaille scénaristique, splendide attentat culinaire.

 

 

Coma au rāmenPonyo sur la falaise (Gake no ue no Ponyo – Hayao Miyazaki, 2008)
par Maxime Lerolle

Les films de Hayao Miyazaki regorgent de scènes de repas roboratifs et populaires. L’un d’eux marque particulièrement les esprits, car il thématise la force de la nourriture chez le maître nippon. Dans Ponyo sur la falaise, Ponyo, poisson devenue humaine, débarque en pleine tempête chez son jeune ami Sosuke. La mère de ce de dernier leur prépare un solide dîner pour les réchauffer après les intempéries qu’ils ont traversé : un rāmen dans lequel bouillent des légumes frais, d’épaisses tranches de bacon et un œuf baveux comme il faut. Un plat des plus simples, et pourtant des plus appétissants. Ponyo, par l’odeur du rāmen alléchée, se jette littéralement sur la nourriture… et finit son plat à moitié enivrée par les parfums et les saveurs ! Cuisine et cinéma japonais vont de pair : avec un minimum d’ingrédients, on produit une explosion de sensations.

 

 

Drôle de sushis – LAutre côté de l’espoir (Toivon tuolla puolen – Aki Kaurismäki, 2017)
par Matthias Turcaud

Dans L’Autre côté de l’espoir de Kaurismäki, la séquence dans laquelle Wikhström et ses employés essayent de muer leur auberge en restaurant nippon, à grand renfort de livres et costumes japonais, de wasabi à gogo et, par manque de saumon, de hareng en conserve, marque, séduit, fait rire et émeut. L’alcool servi en abondance et les efforts de l’équipe ne serviront pas à empêcher le fiasco et tous les clients japonais, que la promesse de manger de bons sushis avait alléchés, quitteront le lieu sans un mot. Le long de cette séquence cohérente, qui pourrait constituer un court métrage à part entière, presque pas de paroles, la mise en scène parle. Le découpage dit l’étrangeté, le désarmant essai de renouvellement dont l’échec n’a d’égal que le capital sympathie. La séquence, irriguée d’un burlesque sec dont Kaurismäki est spécialiste, infusée également d’humanité, nous interpelle aussi avec justesse sur la mondialisation et l’identité.

 

 

Illustration d’en-tête : La Cuisine au beurre (Gilles Grangier, 1963)


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