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Ne croyez surtout pas que je hurle

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Voir l’invisible, entendre l’inaudible

Si Ne croyez surtout pas que je hurle est le premier long métrage de Franck Beauvais, ne croyez surtout pas que celui-ci en est à son premier essai. Réalisateur de huit courts métrages, dont le très remarqué Je flotterai sans envie en 2008, sa cinématographie se distingue par un style ponctué de récurrences, tablant sans cesse sur le primat de nos sensations. Plans serrés, corps inconnus, reconnus, tantôt nus, paysages brumeux et abstractions variées constituent autant d’images qui nous invitent à partager les émotions du narrateur, à intégrer ses cheminements psychiques et à s’immiscer non sans plaisir dans les abîmes abstrus de sa conscience.

Le purgatoire est en Alsace

Autobiographique, Ne croyez surtout pas que je hurle l’est sans conteste. Par le biais d’une voix off dénuée d’émotions, Franck Beauvais se livre sur une période sombre de sa vie durant laquelle il se retira en Alsace, sa région natale, pour se remettre d’une rupture amoureuse. Là, en l’espace de sept mois, il noya sa peine au gré d’une véritable boulimie filmique, visionnant un total de plus de 400 films. Chaque plan sans exception de Ne croyez surtout pas que je hurle provient de l’un de ces films.

Le style narratif se veut concis, froid, dénué d’affects et de fioritures. L’été de Franck Beauvais est un été hivernal. Son histoire, nous la connaissons tous, pour l’avoir déjà endurée. Celle d’une rupture aux effets tranchants, mais que le temps finira par polir. L’intérêt scénaristique de ce film réside donc dans la véracité de ses propos. Le narrateur ne se dissimule aucunement et tente de son mieux d’apposer des mots sur ce qu’il éprouve, les récents remords comme les rancœurs anciennes. Davantage qu’une volonté de partage, on décèle en  Ne croyez surtout pas que je hurle une fonction « auto-cathartique » criante. Bien que le film ne témoigne d’aucun hermétisme rebutant, Franck Beauvais semble l’avoir réalisé en premier lieu pour lui-même. En cela il se présente comme la phase finale du processus de reconstruction émotive d’un individu délaissé.

L’objet filmique qui nous est proposé se présente comme un journal, ou une chronologie du désespoir. L’Alsace natale revêt des airs de purgatoire, hors du temps et de l’espace. Depuis son donjon, le réalisateur observe le monde qui continue de se mouvoir et d’évoluer, en mal plus qu’en bien. Au travers du prisme de son ordinateur, il assiste impuissant aux attentats de Paris, au renforcement de la sécurité avec l’instauration du plan Vigipirate, au raffermissement des répressions policières, et il contemple la nation sombrer dans un climat de peur et de colère. Tant d’émotions et de sensations que Franck Beauvais partage, à titre personnel, depuis que son ex-compagnon l’a quitté.

Voir l’invisible, entendre l’inaudible

Le found footage (récupération et montage de vidéos pré-existantes) est une technique courante de nos jours. Mais l’utilisation qu’en fait Franck Beauvais se distingue dans la mesure où les images ne viennent que rarement illustrer ses propos. Plutôt que d’attribuer à la vidéo un intérêt purement figuratif, il préfère en effet la confronter à l’audio de façon poétique, les faisant ainsi rimer ensemble pour donner naissance à une nouvelle forme de narration.

Les plans sélectionnés ayant été privés de leur bande audio, et le film ne comportant d’autre musique que celle du générique de fin, la voix de Franck Beauvais constitue l’unique élément audible de Ne croyez surtout pas que je hurle. Ce choix esthétique a pour effet de renforcer la solitude du protagoniste en mettant en scène un vide sonore. Ce qui participe parallèlement à la création sinon du décor, de la représentation mentale que nous nous en faisons. Aucun plan ne nous montre la campagne alsacienne, et pourtant celle-ci se trouve bien là, juste sous nos yeux. Les mots du narrateur suffisent à nous faire ressentir le vent, la pluie, le confort ou l’inconfort. Quant aux images, certaines peuvent entrer en résonance de façon évidente avec les situations décrites, tandis que d’autres se révèlent plus absconses.

Ce qui ressort de cette expérimentation audiovisuelle, et qu’il est amusant de constater, est un détachement récurrent, pour ne pas dire systématique, de l’un des deux médiums au profit de l’autre. La vidéo et l’audio suivent effectivement une même trame, mais ce grâce à des procédés diamétralement opposés. Ainsi, on se surprend tantôt à écouter le narrateur sans retenir les images qui défilent sous nos yeux, tantôt à suivre celles-ci en faisant fi de la voix off. Une expérience narrative intéressante en somme, mais lassante, et pour laquelle un format de moyen-métrage aurait davantage convenu.

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Durée : 75 mn


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