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Nannerl, la soeur de Mozart

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Non ma fille, tu ne composeras pas. René Féret signe un film beau, mais inégal autour de la famille Mozart et fait se fusionner deux époques.

Décidément, Mozart n’en finit pas de fasciner nos contemporains. Après un opéra (hein ?) rock (bof), il apparaît au second plan de deux films cette année. Ampoulé et maladif chez Saura (Don Giovanni, naissance d’un opéra, 2010) et jeune et lèche-bottes chez Féret, à chaque fois, la superstar permet de mettre en avant une autre personnalité. Ici, Nannerl, sa sœur. De cinq ans son aînée, brillante musicienne elle aussi, elle sert de faire-valoir au jeune prodige lors de la tournée de la famille Mozart à travers les cours d’Europe.
Le cinéma de René Féret est ce qu’on pourrait appeler un cinéma fragile à tous niveaux. Malgré une quinzaine de réalisations à son actif depuis l’Histoire de Paul en 1975 (Prix Jean Vigo) et plusieurs sélections cannoises (en compétition officielle ou parallèle), son nom reste toujours aussi peu connu du grand public et son travail dans l’ombre. Ses conditions de financement le placent d’ailleurs sans doute en deçà du cinéma du milieu français. Nannerl, la sœur de Mozart est d’ailleurs une affaire de famille (le générique est un défilé de Féret) qui s’est monté sans aucune aide de la télévision. L’existence d’un tel cinéma, bien au-delà de celui de Féret, reste toujours un exploit qui mérite d’être salué.
Nannerl est une mise en scène d’écarts : ceux qui séparent la femme de l’homme, la réalité de l’inspiration fictionnelle, une intrigue du XVIIIe siècle d’un langage, et par extension d’un sujet, contemporain. Les femmes restent dans l’ombre de l’homme : Anna-Maria dans celle de Léopold Mozart, Nannerl dans celle de Wolfgang, Louise de France dans celle de son frère, futur roi. Nannerl accompagne son frère, mais ne peut bénéficier de ses cours de composition, ni jouer du violon (instrument alors réservé aux hommes). Semble alors s’engager un jeu de masques grandement théâtral dans lequel Nannerl devient l’adjuvant charmant, le valet serviable qu’on grime en homme pour porter le message. Qui dit travestissement dit aussi intrigues amoureuses. Mais ce qui relevait du ressort théâtral rejoint vite la fable sociale. En homme, Nannerl peut enfin présenter et faire jouer ses compositions à la cour.
 


« Je ne voulais pas prendre des plats préparés. Ils ne sont pas bons et c’est cher. »

 
Dans ce film à l’abord parfaitement réaliste, qui se défie constamment de l’aspect clinquant du film en costume (traverser l’Europe en calèche au XVIIIe siècle n’a rien de glamour), le langage sonne comme discordant. Alors que la reconstitution est fidèle, les mots sont contemporains et mènent symboliquement les personnages du XVIIIe siècle à aujourd’hui. Outre des considérations féministes, René Féret met aussi en scène l’expression du trouble adolescent, la difficulté de faire corps avec le monde et les hommes, et la naissance du sentiment amoureux et du désir sexuel. En tant que telle, l’intrigue s’y prête à merveille. Le jeune Mozart y apparaît telle une rock star, sous le joug autocratique de son père, qui déchaîne les cours et passe sa vie entre tour-bus (une petite calèche de voyage) et hôtels (particuliers). Mais par-delà ce seul jeu d’analogies, il s’agit surtout de montrer les mécanismes de l’empêchement d’être soi dans une société dont les normes sociales règlent les comportements de façon drastique. Peu de grands moments, au contraire, on se concentre sur le détail et l’anecdote : le voyage, les séances de répétition… L’écart langage/image est troublant, mais vient faire se fusionner les époques et dénoter la persistance de certaines conduites et conventions : maman aux fourneaux, papa au boulot. Les palmes pour l’un, les casseroles pour l’autre. Le choix de Nannerl n’est donc pas des plus réjouissants : sécurité du cocon familial ou solitude de l’affirmation de soi.
 
 
D’apparence froid, Nannerl est un film généreux qui multiplie les pistes et les niveaux de lecture. Peut-être trop : musique, féminisme, trouble adolescent, instrumentalisation des enfants, décadence royale… Le film, très dense, aurait mérité un peu d’épure. Il n’empêche, Nannerl, la sœur de Mozart montre le talent d’un réalisateur trop peu salué et s’inscrit dans une lignée de films, certes fort  différents (de La Comtesse à Femmes du Caire pour ce seul début d’année), qui chacun à leur manière viennent mettre en lumière une position des femmes toujours actuelle, entre statut désiré et statut imposé.

Titre original : Nannerl, la Soeur de Mozart

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Durée : 120 mn


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