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Ma femme est une sorcière (I Married a Witch, 1942)

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La période américaine de René Clair et Veronica Lake, abracadabrante.

De tous temps, la sorcellerie a tenu une place importante au sein du paysage cinématographique. Les sorcières au cinéma sont passées du fantastique au comique, de l’enchanteur au commun des mortels, de Roger Corman à Roman Polanski. Et s’il y en a bien une qu’on ne peut pas oublier, celle qui, quand on entend le mot « sorcière », nous vient indéniablement en tête, c’est bien sûr Samantha, le personnage issu de la célèbre série des années 60 encore diffusée aujourd’hui, Ma Sorcière bien-aimée (Bewitched). Plus qu’une vague inspiration, Samantha semble être la descendante appropriée de Jennifer, interprétée par Veronica Lake dans Ma femme est une sorcière de René Clair. Ma femme est une sorcière est une comédie fantastique et familiale qui met en scène le conflit entre le monde de la magie noire et le monde politique. En tombant amoureuse de l’homme auquel elle a jeté un mauvais sort, Jennifer tombera sous le poids de la morale et devra s’adapter à une réalité qui n’a jamais été la sienne.

René Clair s’est toujours intéressé au genre fantastique. Durant les quatre années passées à Londres de 1934 à 1938, il réalisa Fantôme à vendre (1935), comédie fantastique avec Robert Donat qui fut un grand succès. De retour en France à partir de 1938, le cinéaste choisit ensuite de fuir la guerre dès octobre 1940 et de s’exiler aux Etats-Unis. A cette époque, René Clair a déjà acquis une grande renommée et nombreux sont les producteurs à l’attendre là-bas. Clair va devoir composer avec les exigences des studios américains. Lui qui écrivait seul le scénario de ses films va devoir soumettre sa qualité d’auteur français à d’autres histoires, d’autres scénaristes. Il s’adapte confortablement au système américain et va réaliser, le temps que dure la guerre, quatre films dont Ma femme est une sorcière, C’est arrivé demain et Dix Petits Indiens, qui connaîtront un immense succès. Retour sur le deuxième film de cette période américaine, réalisé sous l’égide de la Paramount.
 

La dérision du mauvais sort

Jennifer et son père ont passé quasiment trois cents ans sous terre, à l’état de simple poussière, avant de revenir hanter le monde des vivants. Il y a très longtemps, au temps du Moyen-Age, ce fut l’amour, puis la sorcellerie, qui eurent raison de Jennifer. Celui qu’elle put aimer mais qui fut vite considéré comme un bourreau les condamna, elle et son père, au bûcher, espérant ainsi faire taire les sorciers malfaisants. Mais les mortels sont compromis et ne peuvent réussir un parcours à travers les âges que les sorciers, eux, franchissent aisément, de différentes manières. D’abord, grâce à leurs pouvoirs intrinsèques et à l’ampleur que peut prendre un mauvais sort, leur permettant de vivre par juxtaposition des siècles et des siècles durant. C’est le cas du mauvais sort jeté par Jennifer à toute la descendance de son tortionnaire Jonathan Wooley, chaque homme issu de chacune des générations de la famille Wooley étant alors destiné à connaître le malheur en amour. Ainsi voit-on se succéder, rapidement et par ellipses, les années et les époques, toutes révélant un tableau du désordre amoureux de chacun de ces monsieurs. Tous ces malheurs agissent comme des clins d’oeil de la part de Jennifer dont l’âme survivante n’attend qu’un corps (celui, sublime, de Veronica Lake) pour revenir hanter les mortels.

L’amour en un panoramique

Et quel corps ! Ni plus ni moins que le corps fin et gracieux de Veronica Lake. Et cette mèche, pas si rebelle, qui vient lui cacher l’oeil droit, camoufle-t-elle un ange ou une sorcière ? C’est évident, le commun des mortels ne peut pas rester indifférent à cette ensorceleuse. C’est le cas de Wallace Wooley, lointain descendant du vieux Jonathan. Et comme les coïncidences sont ce qu’elles sont, alors que son ancêtre a fait disparaître Jennifer par le feu, en la faisant brûler vive, Wallace, lui, va la sauver d’un incendie. A l’instar de l’âme de Jenifer, l’amour, lui aussi, va renaître de ses cendres. La comédie fantastique devient aussi comédie amoureuse quand Jennifer tente de faire tout ce qui est en son pouvoir, et c’est le cas de le dire, pour que Wallace tombe amoureux d’elle. La tache s’avère être plus délicate qu’elle n’en a eu l’air et Jennifer va se prendre à son propre jeu. Ses pouvoirs magiques auront raison d’elle et son breuvage ne fera tomber personne amoureux, sinon elle-même. Ce sont plutôt l’air mutin et l’insistance attirante de la belle qui feront leurs effets. L’amour naissant est mis en scène de manière drôle et singulière. Le plan commence sur Jennifer et Wallace, ce dernier essayant encore de la faire partir de chez lui. S’ensuit un panoramique qui vient alors cadrer l’horloge dont les aiguilles avancent alors en accéléré, ellipsant toute une nuit. Et puis, un autre panoramique nous fait revenir à notre plan initial. Mais cette fois-ci, on retrouve Wallace aux pieds de Jennifer, fou amoureux. Un moment si bref et efficace qu’il en est impeccable.

Une fois toutes ces choses installées, le rythme du film semble alors lui aussi pris d’une malédiction et paraît bien trop court pour traiter de la contenance de chaque personnage. On a trop peu de temps pour s’attacher à eux, pour comprendre leurs revirements. On a envie que certains moments qui nous font sourire soient plus aboutis, comme les essais, infructueux, de Jennifer pour devenir une bonne ménagère au lieu d’une sorcière. Le personnage du père, aussi, maléfique et indéniablement comique, paraît un brin sous-exploité. Ou alors, encore, ce thème fabuleux qui fait du contrepouvoir un ingrédient piquant de la relation entre Jennifer et Wallace. Elle détient les pouvoirs de la sorcellerie, magiques. Pris dans sa campagne, il cherche à accéder à toujours plus de pouvoir politique. L’un et l’autre vont perdre ce semblant de puissance à cause de leur amour, improbable et marginal. Ils vont, pour finir, continuer à vivre grâce, peut-être, au plus beau des pouvoirs : l’amour du commun des mortels.

Titre original : I Married a Witch

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Durée : 77 mn


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