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L´Homme sans frontière (The Hired Hand)

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Le début est magique. Ouverture sur une rivière. Un jeune homme, entièrement nu, se baigne joyeusement sous un soleil éclatant. Près de lui, un cow-boy pêche en toute tranquillité. Le décor est posé, les notes de musique remplissent progressivement le terrain, et la photo de Vilmos Zsigmond brille de mille feux. A ce moment-là, le […]

Le début est magique. Ouverture sur une rivière. Un jeune homme, entièrement nu, se baigne joyeusement sous un soleil éclatant. Près de lui, un cow-boy pêche en toute tranquillité. Le décor est posé, les notes de musique remplissent progressivement le terrain, et la photo de Vilmos Zsigmond brille de mille feux. A ce moment-là, le « spectateur lambda » oublie tout. Entourage banni de sa vie, quotidien morne inexistant, sa propre existence se transformant subtilement en un havre de paix. Rares sont les westerns qui offrent une séquence d’ouverture si apaisante, si transparente tant la beauté des images mêlée au raffinement musical est indéniable. Cette histoire d’eau oscille entre la lente agonie de la mort en marche et l’extase des ténèbres qui adoucit de sa voix trompeuse toutes les âmes égarées de l’Enfer. Histoire d’eau qui en quelques minutes posera les bases d’un film mystérieux car totalement hors norme, d’une œuvre abstraite car trop ancrée dans une philosophie impalpable, et d’un genre hollywoodien en déclin, le western en somme.

Trois hommes. Trois « lonesome cow-boys » qui promènent nonchalamment leur carcasse rouillée et poussiéreuse dans des territoires fraîchement hostiles, tradition d’une idéologie réactionnaire qui respire l’odeur pouilleuse d’un Sud moribond. Trio enchanteur qui tente de se frayer un chemin parmi ces vautours de l’envie, ces cul-de-sac incessants et autres zones interdites. L’un des trois, le plus jeune, y laissera sa peau. Les deux autres le vengeront puis se sépareront jusqu’à ce duel final qui les verra se confronter à leurs propres peurs.

Le scénario est classique, cette vengeance aux deux visages tellement familière, L’Homme sans frontière ne devait être qu’un western de plus dans la production US. Nous sommes en 1971, Peter Fonda, fraîchement sorti d’Easy Rider, jeune loup de la nouvelle génération californienne, réussit à faire les yeux doux aux financiers d’Universal dans le seul but de se voir confier un projet ciné. Ce sera The Hired hand. Fonda, soucieux de mordre le passé prestigieux de son père, décide de s’isoler quelques mois pour peaufiner le scénario. Le résultat sera transcendant. Avec L’Homme sans frontière, c’est toute la schizophrénie de Fonda qui sort victorieuse de la confrontation avec le monstre « Hollywood ». Convoquant les fantômes westerniens d’un passé prestigieux, mythes et autres pieds tendres qui ont impressionné sur de la pellicule argentée une empreinte royale, Fonda va citer quelques grands noms (Ford, Hawks…) et, dans un élan magistral, les rejeter sans concession. En réalisant ce western, le fils de l’acteur Henry Fonda a tout simplement tracé un chemin original et important, l’emmenant vers sa propre destinée.

Western mystérieux certes, mais empreint d’une poésie cinématographique assez particulière. Cadré par un Vilmos Zsigmond au mieux de sa forme, L’Homme sans frontière tire sa beauté d’une multitude de fondus enchaînés qui sacralise les propos de Fonda. Chez lui, le désir se matérialise dans ce procédé technique qui magnifie le désir humain, élément fondamental de la passion qui torture l’acteur Fonda. Cet homme sans frontière n’est autre que le cinéaste lui-même, grand incompris devant l’éternel, désireux de concilier la rigidité d’un monde conservateur (le Sud) et la frivolité d’une génération « Nice & Easy » (Woodstock).

De ce point de vue, le film se lit comme un véritable traité philosophique où l’esprit rousseauiste pointe le bout de son nez dans chaque plan que Fonda créé. Nature omniprésente qui d’un coup de baguette assaisonne les larges étendues de cet Ouest américain encore vierge de toute civilisation.

L’Homme sans frontière est un western hypnotique, sorte de trip fécond qui nous plonge dans une forme d’essence baudelairienne. Planante, pleine d’extase, concentré de bric et de broc, l’œuvre de Peter Fonda, acteur maudit et cinéaste iconoclaste, est un cercle vicieux, osmose parfaite entre un riff de John Fogerty et une mélodie sucrée de Brian Wilson. Conte de l’Ouest américain souvent lent et contemplatif, offrant plusieurs possibilités de lecture, plusieurs questionnements, plusieurs façons de célébrer la vie, l’amitié et la mort aussi. La mort qui ne fait que travailler en sifflant la lente sécheresse de l’esprit.

Titre original : The Hired Hand

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Durée : 93 mn


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