« J’ai aussi un coeur comme tout le monde » ( le « cri du coeur » de Kusum, la jeune héroïne centrale de Les Filles )
Sumitra Peries : une cinéaste pionnière impliquée dans la critique sociale des enjeux sociétaux pour la femme srilankaise
Sélectionné dans le cadre de la 78éme édition du festival de Cannes de l’an passé, Les Filles consacre les premiers pas de Sumitra Peries en tant que réalisatrice et lui vaudra le surnom de « poétesse du cinéma srilankais ». Elle cumule les casquettes: monteuse accomplie, cinéaste « pionnière » dans son pays, productrice et diplomate, épouse de Lester James Peries, le metteur en scène le plus célèbre du SriLanka et son mentor. Sa vie durant et plutôt que de militer pour un cinéma féministe comme une étiquette qu’on lui colle à la peau, Sumitra Peries s’évertuera de capter une sensibilité féminine à partir de dix films à son actif déclinant la trame narrative des enjeux sociétaux de la femme srilankaise.
Fidèle à une mise en scène esthétique dilatée et épurée dans le même temps, elle révèle une société srilankaise en pleine mutation depuis l’indépendance de l’île en 1948 et davantage encore après le 22 mai 1972 où Ceylan devient officiellement la « république socialiste » du Sri Lanka. Les héroïnes dont elle dresse le portrait intimiste sont complexes; tiraillées entre devoir et désir, tradition et modernité. Sumitra Peries dissèque les dilemmes qu’il leur faut affronter entre conformisme social, barrières patriarcales étouffantes et volonté d’émancipation.

Les filles (Gehenu Lamai) adapte le roman éponyme de Karunasena Jayalath, écrivain primé qui, en sondant la psyché humaine, perçoit les subtilités émotionnelles des esprits jeunes et innocents. L’oeuvre filmique et littéraire relate le désabusement de Kusum (Wasanthi Chatunari), jeune villageoise d’extraction modeste, qui s’éprend de son cousin Nimal (Ajith Jinadasa), jeune universitaire issu d’un milieu aisé. Leur romance pudique est entravée par les conventions sociales et l’intercession de la mère de Nimal dont les ambitions qu’elle prête à son fils compromettent définitivement leur mariage.
Tradition versus modernité, soumission versus émancipation
Tout en évitant l’écueil attendu de la « petite fleur bleue » qu’on pourrait percevoir autrement comme une sentimentalité mièvre ou une sensiblerie à l’eau de rose, Les Filles montre, de façon hypnotique, comment les rêves de deux soeurs: Kusum, traditionnaliste et soumise, et Soma, rebelle et ambitieuse, viennent se fracasser sur le mur du conformisme et des conventions d’une société corsetée; et partant peu encline à intégrer la modernité. Soma aspire à devenir une « reine de beauté. Elle monte à la ville pour devenir mannequin et se retrouve en cloque et fille mère, porteuse d’un enfant illégitime. Kusum s’amourache à l’insu de son plein gré de son cousin Nimal, son soupirant, et se heurte par voie de conséquence aux dissensions de la mère qui envisage l’union maritale de son fils avec une jeune fille d’un statut social inférieur comme un empêchement dirimant. Ce faisant, elle renvoie Kusum de son travail d’aide-ménagère et borne désormais son avenir en l’excluant du périmètre familial.
Les vertus intrinsèques de la jeune fille crèvent l’écran par contraste avec l’insouciance affichée de sa soeur. Kusum prête à la parentalité le statut de la connaissance de la vie. Sa mère, comme celle de Nimal, endure la souffrance pour les éduquer et dès lors, son jugement est imprescriptible. Vouée à l’échec, la romance embryonnaire entre les deux jeunes gens est entravée par l’ascension sociale de Nimal qui creuse leur disparité statutaire. Le quotidien, dans sa banalité même, impose un ordonnancement immuable où chacun a sa place et sa fonction. Ainsi va l’amère lucidité des Filles qui ne penche ni vers la vertu ni vers la transgression mais pour le refus de l’espoir qui n’est pas un simple effet de noirceur pessimiste mais un geste politique.

Pragmatisme social et indétermination des sentiments adolescents sublimés par la cinématographie
L’espace vital de Kusum est délimité et borné, qui va de la masure familiale à la maison de sa tante et l’école publique. La nature est son refuge. L’arbre condense sa souffrance intérieure qui symbolise la permanence immuable des choses devant l’impermanence de la vie. Elle assume stoïquement son sort avec la plus extrême abnégation; s’imposant la mortification de voir plaire les autres et de ne jamais plaire. La texture du feuillage, écran naturel de végétation luxuriante, sert de toile de fond à ses ruminations qui reflètent son état émotionnel du moment. L’éclairage diffus et les longues focales permettent des trouées de lumière dans ce décor rural et arboricole. Les gros plans intimistes cueillent à la dérobée l’expression songeuse et contrite de l’héroïne, son visage placide et ses grands yeux ébahis tout empreints de renoncement. Le zoom est la signature de Sumitra Peries. Elle s’en sert pour mettre à l’épreuve et à distance la timidité et l’amour tentateur vécu comme un interdit. C’est l’oeuvre du directeur de la photographie Ananda, chef op sur les films de Lester James Peries . Shyama Ananda, sa fille, incarne à l’écran Padmini, l’amie écolière délurée de Kusum issue d’un milieu aisé. Entre elles se noue une relation évanescente qui suggère au nom de la fameuse sororité solidaire une forme de sensualité à fleur de peau.
Dénué de tout apprêt et de toute artificialité, le film baigne dans l’indétermination des sentiments. Garçons et filles de l’internat éludent les préoccupations amoureuses de leur âge pour parler politique, capitalisme, et rêvent d’une république socialiste plus égalitaire depuis son instauration en 1972 sans entrevoir que la guerre civile gronde qui intensifiera le conflit ethnique entre Cinghalais et Tamouls et se matérialisera entre 1983 et 2009.

Sumitra Peries emboîte littéralement le pas à son héroïne dans ses effacements et ses pensées qui vagabondent. Le tout dans un espace limitrophe entre tradition (la ruralité) et modernité (l’internat où évolue l’adolescente). L’imagerie est poétique et l’expression esthétique pour exprimer les émotions et les émois amoureux fragiles de jeunes actrices en herbe.
Kusum, égérie silencieuse de la jeunesse de son pays
L’adolescente Kusum est originaire d’une famille défavorisée; ce qui l’amènera à être confrontée à l’amitié, la romance et l’identité de classe et de genre au sein de son microcosme lui refusant la perspective d’un mariage autre qu’endogamique. Kusum polarise les aspirations des jeunes filles de condition rurale. Elle est respectueuse des normes patriarcales rigides qui président à la société srilankaise. Son infatuation de Nimal la met en porte à faux ; l’acculant à une vie de solitude et de renoncement. Et un mariage arrangé de son soupirant avec un autre parti aura raison de ses dernières velléités. Sumitra Peries mettra deux ans à caster son héroïne, une écolière « balbutiante » du village de Gampala, Vasanthi Chaturani, que n’aurait pas démenti Satyajit Ray dans sa quête d’authenticité . Cette dernière deviendra une star internationale du jour au lendemain par l’effet quasi miraculeux de ce rôle avant-coureur.
L’intégrité éthique et morale n’amène pas forcément à la réalisation de soi quand l’ordre social ancestral fait barrage. Tel est le constat d’amertume que livre l’introspection de la jeune Kusum, entravée par une trop grande probité. S’impose au spectateur l’universalisme d’une trame narrative ancrée dans le quotidien rural du Sri Lanka. A sa manière naïve, Kusum, à travers l’innocence trompée de l’enfance et les affres tourmentés des émois amoureux adolescents, symbolise l’égérie silencieuse de la jeunesse de son pays. Sumitra Peries, quant à elle, exprime son indépendance à partir de son insularité.
Nota bene: « Les filles » est distribué en salles par Carlotta dans une version restaurée 4K consentie grâce aux efforts conjugués de la « Film Heritage Foundation » et de l’ambassade français au Sri Lanka pour son exhumation et sa reconstruction.
NDLR: cette chronique dûment élaborée et documentée est le produit du travail rédactionnel d’un chroniqueur sans l’assistance de l’IA ni d’un quelconque algorithme.





