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Les Chants de Mandrin

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Par la voie détournée du « film d’époque », Rabah Ameur-Zaïmeche, cinéaste citoyen, propose un regard plus affirmé que jamais sur sa France à lui. Sans nul doute son film le plus abouti.

Prix Jean Vigo 2011, le quatrième film de Rabah Ameur-Zaïmeche est en effet celui d’une nouveauté, une forme de recommencement. Celui d’un cinéma dont la trilogie inaugurale travailla à dessiner doucement mais sûrement les préoccupations (du « petit » banlieue-film avec Wesh Wesh, qu’est-ce qui se passe ? en 2002 au film plus ouvertement politique avec le très remarqué Dernier Maquis en 2008, en passant par le portrait sans fard d’une Algérie vue de ses yeux dans Bled Number one en 2006), en attendant sans doute la présente bifurcation. Car si une chose déroute évidemment, dès la lecture du synopsis des Chants de Mandrin, c’est bien le décentrement inattendu de cette œuvre très ancrée dans les entournures du contemporain (la banlieue, l’immigration, la religion et le travail) vers la dimension a priori plus contraignante du film d’époque.

Si la fameuse radicalité, le dépouillement thématique et formel portant à l’origine les films de Zaïmeche n’engageaient pas forcément à rire à l’idée de voir Rabah et sa bande porter les grands costumes, s’exprimer en vieux français, rien non plus ne rendait cette délocalisation tout à fait évidente. Jusqu’à l’expérience même du film, la découverte de ces Chants de Mandrin s’offrant à la juste mesure d’une familiarité (avec un meneur de jeu, sa troupe, sa méthode) et de la relève mi-sceptique mi émerveillée des liaisons finalement heureuses de ce cinéma et ce temps donné. Car tout en respectant parfaitement la loi du genre (rien dans ce film ne sera pris avec distance, le projet de RAZ n’étant nullement de parodier ou rire de son entreprise), Les Chants de Mandrin s’offre aussi comme la tournure nouvelle d’une adresse subtile au contemporain. Par l’appropriation du mythe de Mandrin et l’incarnation des contrebandiers qui travaillèrent à perpétuer sa cause suite à son exécution, c’est bien sûr une généalogie que cherche à esquisser Zaïmeche.

Force de feu

Celle d’une France dont les luttes de classes de naguère ne s’opposent pas tellement à celles d’aujourd’hui, les soldats ennemis se voyant trucidés par les contrebandiers en ce XVIIIème siècle étant les évidents ancêtres des policiers de Wesh Wesh, mais surtout de Mao, le patron dépossédé de son précédent film. Question généalogie toujours, on se souvient au passage d’une mémorable séquence de prière musulmane filmée in extenso, ayant à elle-seule fait de Dernier Maquis l’un des documents les plus saisissants sur les rituels d’une population que l’on ne voyait pas, ou tout du moins pas au cinéma, et surtout pas de cette manière-là, aussi nue, aussi autonome. Qui a été captivé par ce grand moment de cinéma, mais aussi de pur engagement citoyen ne peut être insensible à la lecture fougueuse à la toute fin de ce dernier film par Jacques Nolot (qui incarne avec finesse le Marquis, ami des derniers jours de Mandrin) de la bouleversante Complainte de Mandrin.

RAZ a le don de savoir établir l’espace le plus idéal pour l’activation d’un geste commun, par le biais de l’énonciation ou l’écoute d’un chant, un texte, un discours réaffirmant pour au moins un temps l’entente de chacun quant à une cause (la lutte des pauvres pour récupérer ce qui leur revient de droit, ne serait-ce par des voies détournées) ou une croyance (l’Islam tel qu’il porte le travailleur immigré ; les dissensions intestines accompagnant l’élection d’un Imam ne convenant pas à toute la communauté). Cet art de l’extension, s’il confère à ses films leur hauteur, n’est certes pas exempt de risques. Celui notamment de sacrifier le souffle d’une fiction à haut potentiel romanesque à la pure dilution de l’espace-temps, péché mignon des grands cinéastes de la scène (Kechiche, Claire Denis, Djinn Carrénard, d’autres…).

Bille en tête
 

Mais Les Chants de Mandrin, si effectivement rien ne travaille à faire oublier qu’il est bien un film « d’un autre temps », accroche de bout en bout, en grande partie par la force documentaire de ses plus belles séquences (le chant final donc, mais tout autant les très belles scènes avec l’imprimeur des recueils des-dits chants, joué par le philosophe Jean-Luc Nancy, voire les scènes de simple « quotidien » des contrebandiers). Tous les acteurs, Zaïmeche le premier, bien que totalement à contre-emploi, portent avec noblesse la parole de ces sans-grade, ces renégats d’hier, frères et pères de ceux d’aujourd’hui. Quant aux grands espaces de l’Aveyron, ils sont pour ce cinéma, après le cadre restreint des palettes rouges, le bled, la banlieue de Montfermeil, une presque évidente terre d’accueil, rien dans la circulation de corps pourtant bien d’ailleurs n’apparaissant comme forcé. Si l’on osait, on dirait même que Les Chants de Mandrin rivalise plus d’une fois avec la grâce désuète mais définitive de l’ultime chef-d’œuvre de Rohmer, Les Amours d’Astrée et de Céladon. Osons donc, camarades !

Titre original : Les Chants de Mandrin

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Durée : 107 mn


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