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Les Amants diaboliques (Ossessione – Luchino Visconti, 1942)

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Pour son premier film, Luchino Visconti adapte James Cain et transforme un polar sec en mélodrame tragique, autopsie de la passion amoureuse.

Oeuvre fondatrice du néo-réalisme italien, Ossessione trouve pourtant son origine dans un roman noir américain, Le Facteur sonne toujours deux fois, écrit par James M. Cain en 1934. Non crédité au générique – Luchino Visconti ne disposait pas des droits – ce livre donne néanmoins au film ses antihéros et son intrigue. Dans une langue moderne et vive, l’auteur retranscrit la confession d’un jeune vagabond, tombé fou amoureux d’une femme mariée : pour vivre leur liaison au grand jour, les deux complices assassinent l’époux gênant, un vieil aubergiste peu méfiant. De ce canevas basique Visconti pouvait tirer une belle mécanique policière, au suspense haletant. Mais son intérêt se porte ailleurs, et il laissera ce soin aux cinéastes d’outre-Atlantique – Tay Garnett signant la version officielle en 1946, et Bob Rafelson son remake en 1981.

Cette histoire criminelle reste un prétexte pour Visconti : s’il en respecte les principaux rebondissements, il souhaite avant tout peindre un milieu populaire absent des écrans. Sous Mussolini, le « cinéma des téléphones blancs » gavait le public de fadaises sentimentales et autres chroniques bourgeoises. En puisant sa matière narrative chez Cain, Visconti brave doublement la censure du régime : d’une part en s’inspirant de l’ennemi américain, véritable audace dans ce contexte de guerre ; d’autre part en présentant des êtres déshérités, en proie à des problèmes refoulés par le pouvoir fasciste – chômage, prostitution… Sous le vernis du polar, l’Italie pauvre refait ici surface, observée avec compassion par un grand aristocrate, politiquement engagé depuis sa rencontre avec des militants communistes. Assistant de Jean Renoir sur Les Bas-fonds et Partie de campagne, Visconti a beaucoup appris à ses côtés, reprenant son réalisme concret, marqué par un goût du détail et un attachement viscéral à tous les personnages.
 

Il faut plus de temps pour voir Ossessione (2h20) que pour lire Le Facteur sonne toujours deux fois. Visconti n’a pas rallongé la trame ni rajouté mille péripéties. Tout juste a-t-il transposé l’action en Italie, modifié les situations. Si la structure générale bouge peu, le cinéaste effectue un travail sur la durée qui prend systématiquement le contrepied des choix du romancier. Cain accorde par exemple une importance centrale au meurtre du mari. Il consacre ainsi neuf pages à la première tentative des amants dans la taverne – épisode que Visconti a complètement supprimé – puis décrit avec précision le crime dans la voiture et les préparatifs du couple avant l’arrivée de la police. Dans le film, une ellipse maintient au contraire « l’accident » hors-champ : le spectateur abandonne les personnages de nuit sur la route pour les retrouver au petit matin avec les inspecteurs. Autant dire que Visconti réduit à peau de chagrin la partie dramatique, se focalisant sur l’analyse psychologique. Il insiste sur les moments de doute, exécutés par l’auteur en quelques lignes de dialogues sans fioritures. Le ton grave et solennel du film contraste avec le style dégraissé, parfois ironique du roman. De ce décalage provient l’impression persistante que le cinéaste se montre plus littéraire que l’écrivain. Cain, par ailleurs scénariste, procède à un découpage visuel, faisant entrer en collision les scènes comme autant de blocs hétérogènes. Visconti travaille quant à lui le mouvement à l’intérieur du plan, construisant chaque séquence comme une partition musicale avec accords et contrepoints – inversion des rôles et procédés.

Le titre français, Les Amants diaboliques, jugé sans doute plus accrocheur, vend à tort un film noir que le cinéaste se plaît à désamorcer. Gino et Giovanna ne sont pas des professionnels du crime, machiavéliques et sans remords, mais des laissés pour compte qui rêvent de s’inventer une nouvelle vie. De même, Clara Calamai n’a rien d’une femme fatale : « Dis-moi, j’ai l’air d’une souillon ? » demande-t-elle à son amant en s’observant dans une glace. Vêtue en cuisinière, sans maquillage, elle porte sur son visage toute la fatigue d’une existence pitoyable. Visconti érotise davantage Massimo Girotti : barbe de trois jours, marcel taché de sueur et de crasse, il apparaît dès l’ouverture comme un modèle de virilité, force désirante qui fait sauter tous les obstacles. Leur rencontre paraît très vite inéluctable, placée sous le signe de la tragédie antique : Gino répare une pompe dans la cour lorsqu’il entend le chant de Giovanna dans la cuisine. Soumis à cet impératif venu d’ailleurs, il entre dans la maison et cherche des yeux la sirène. Cerné par des panoramiques circulaires, le mécanicien ressemble à un prédateur traquant sa proie, jusqu’à l’assouvissement. Le destin est en marche, Ossessione découlant entièrement de cette pulsion inaugurale.
 

Visconti prend d’autres libertés avec le roman de Cain. Il invente surtout le personnage de « l’Espagnol » qui lui permet d’introduire, de façon à peine voilée, le thème de l’homosexualité. Interprété par Juan de Landa, ce forain qui navigue de ville en ville incarne une liberté totale : il tentera en vain de convaincre son « ami » Gino de l’accompagner sur les routes. Aux yeux du cinéaste italien, il représente sans nul doute le double positif de Giovanna : sédentaire et conservatrice, la femme veut à tout prix attacher son amant à domicile, n’hésitant pas à utiliser menaces et manipulation, roulant des yeux comme au théâtre ; à l’inverse, « l’Espagnol » lui fait miroiter une relation sincère, dénuée de toute rivalité et minauderie. En creux, Visconti envisage l’homosexualité comme une aventure certes périlleuse mais plus honnête, débarrassée des conflits qui ravagent le couple hétérosexuel. Avec cette note très personnelle, il pose les bases de son œuvre à venir, tout comme il associe déjà cinéma et opéra : Carmen de Bizet et La Traviata de Verdi résonnent dans ce premier film, apportant un souffle puissant à plusieurs scènes cruciales. Bien avant Senso, Visconti se détachait ainsi du néo-réalisme par son élan romanesque et son lyrisme débordant.

Titre original : Ossessione

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Durée : 140 mn


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