Select Page

Le Temps des gitans (Dom za Vesanje)

Article écrit par

Comme Emir Kusturica n’a rien obtenu cette année à Cannes, et comme le film promis sur Diego Maradona tarde à sortir sur les écrans pour de mystérieuses raisons, le DVD du Temps des Gitans tombe à pic pour vous faire patienter en attendant fin juin l’opéra éponyme à l’Opéra Bastille. Comme d’habitude, le géant des […]

Comme Emir Kusturica n’a rien obtenu cette année à Cannes, et comme le film promis sur Diego Maradona tarde à sortir sur les écrans pour de mystérieuses raisons, le DVD du Temps des Gitans tombe à pic pour vous faire patienter en attendant fin juin l’opéra éponyme à l’Opéra Bastille. Comme d’habitude, le géant des Balkans a plus d’un tour dans son sac et doit rarement se reposer, occupé qu’il est à gérer aussi son village serbe de Kustendorf ouvert au public depuis peu. On l’attendait ce DVD, et le voici dans toute sa splendeur surtout si vous vous procurez la version collector 2 DVD.

Prix de la mise en scène à Cannes en 1989, ce film qu’on peut qualifier sans forfanterie de pur chef-d’œuvre, se donne à vous pendant plus de deux heures comme un immense fleuve dramatique qui emporte tout sur son passage. Chant d’amour et de désespoir, unissant la magie et la mort, l’errance et le rêve, Le temps des gitans est considéré à juste titre comme la pierre angulaire du cinéma de Kusturica, mêlant réalisme poétique à la Fellini, son maître, mais aussi baroquisme échevelé rappelant la littérature sud-américaine de Gabriel Garcia Marquez, voire parfois les images de Tod Browning, ou encore un autre maître du cinéma, Jean Vigo, à qui Kusturica rend hommage d’une façon toujours étonnante dans au moins deux de ses films, dont celui-ci, et qu’on vous laisse découvrir.

Si Le temps des gitans a provoqué une certaine polémique à sa sortie, bien qu’il soit inspiré d’un fait divers réel, c’est parce qu’il ne faut pas le considérer comme un film ethnologique : les Roms qui sont dépeints ici, qui vivent à Skopje en Macédoine et qui s’expriment en romani, ne représentent pas toute la communauté gitane. Il s’agit en quelque sorte d’une fable cinématographique dans laquelle Emir Kusturica, pourtant gadjo, rend hommage à ceux qu’il a côtoyés dans son enfance à Sarajevo. D’ailleurs, Le temps des gitans est un film que Tito, de son vivant, aurait censuré car c’est lui qui décidait de la programmation des films et celui-ci aurait donné une trop mauvaise image de la Yougoslavie d’alors, cette Yougoslavie qui, quelques années après la mort du dirigeant, allait basculer dans une interminable guerre civile.

On sait pourtant que Le temps des gitans puise sans doute sa source dans un film précédent, autorisé par la censure titiste parce qu’il donnait ses lettres de noblesse au problème tzigane, J’ai même rencontré des Tziganes heureux de Aleksandar Petrovic. Réalisé en 1967, obtenant le Prix spécial du jury à Cannes, ce film connaît un succès mondial et met à la mode la musique tzigane. À travers le destin d’un plumassier, Petrovic réussit à dessiner le portrait coloré, entre rêve et réalité, d’une communauté tzigane, en s’interrogeant sur la vie d’un peuple partagé entre son désir d’intégration au sein des Républiques yougoslaves, qui considéraient les Roms comme des citoyens à part entière, et son extrême marginalité, bien inscrite dans les traditions. Il est évident qu’Emir Kusturica a dû se souvenir de ce film avant de commencer l’écriture du sien, même s’il va beaucoup plus loin dans l’approche onirique.

De plus, le film est servi par l’admirable et inoubliable musique de Goran Bregovic, dont le célèbre chant Ederlezi qui habite toute la BO du film, notamment la sublimissime scène de la nuit de la Saint-Georges, et qui a fait le tour du monde. Depuis, on le sait, Bregovic et Kusturica sont brouillés à mort, si bien que c’est la musique de son groupe, le No Smoking Orchestra, qui illustrera la version opéra punk à la Bastille au mois de juin.

Un film mythique donc, kusturicien par excellence, qui pose les questions fondamentales de la vie et de la mort, et qui brosse un tableau magnifique des Gitans dans lequel nous nous reconnaissons tous. « Étranges étrangers », selon l’expression de Jacques Prévert, sont alors ces modernes nomades en constants déplacements erratiques, supposés sans toit ni loi. Car, d’une manière générale, avec leurs roulottes et leurs décors baroques, leur errance et leur marginalité, ils font peur et dérangent, tout en déplaçant aussi avec eux cette part de rêve que l’art a su si bien magnifier.

Côté bonus maintenant, le deuxième DVD nous gâte : pas moins de 8 boni concoctés par Jonas Rosales pour Allerton Films et Carlotta dont le plus surprenant est sans doute celui qui présente une fin inattendue du film, dénichée dans un DVD slovène et qui nous fait mieux prendre conscience du pari en quelque sorte pascalien de Merzan qui implorait Dieu par ces mots : « Dieu, si tu me laisses gagner, je croirai en toi. » À noter aussi l’entretien de 21 minutes que Jonas Rosales est parvenu à arracher à Kusturica à Kustuland même, « Le rêve gitan », suivi d’un petit reportage, « Kustuland », qui nous fait découvrir en 5 minutes ce village en bois que Kusturica a construit en Serbie près du lieu de tournage de La vie est un miracle.

Kusturica tourne Le temps de gitans » est un entretien accordé dans une voiture sur les chemins défoncés de la Macédoine, quand Kusturica y tournait le film. L’ethnologue Dimitri Galitzine intervient pendant 20 minutes et explique, images et extraits musicaux à l’appui, l’importance de la musique dans les cultures tziganes. Serge Regourd, qui a défendu Kusturica au moment de la polémique d’Underground et qui est, par la suite, devenu son ami, revient sur la personnalité du cinéaste et sa complexité. Enfin, un texte de moi-même extrait de mon livre sur Kusturica (éditions Gremese, 2007), très bien illustré par des images du film, fait retour sur l’errance et le rêve. Enfin, il faudrait commencer et terminer par le documentaire très explicite écrit et réalisé par Jonas Rosales « Autour du Temps des gitans » qui, en 15 minutes, réussit un magnifique et très bien documenté portrait du film au sein même de l’œuvre.

Bref, un DVD à acquérir d’urgence par tous ceux qui adorent Kustu et ceux qui veulent le découvrir ou mieux le connaître.

Titre original : Dom za Vesanje

Réalisateur :

Acteurs : , , , , , ,

Année :

Genre :

Durée : 135 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

Herbes flottantes

Herbes flottantes

« Herbes flottantes » est un opus qui déroge aux films de la maturité d’Ozu. C’est une œuvre à la fois organique, cosmique et surtout atmosphérique qui condense sans complaisance le quotidien tragi-comique de la tournée théâtrale d’une troupe de kabuki et met au jour leurs dérisoires secrets de famille. Plongeons dans les coulisses de cette humanité itinérante…