Select Page

Le Septième Voile (The Seventh Veil – Compton Bennett, 1945)

Article écrit par

Classique anglais méconnu chez nous, un des films majeurs amorçant l’irruption de la psychanalyse dans la fiction.

The Seventh Veil est un des films les plus populaires et célébrés du cinéma britannique. Son mélange puissant de mélodrame, romance et psychanalyse n’a rien perdu de sa force.

Un changement de ton

Le Septième Voile est une production des Studio Gainsborough qui furent, de leur création en 1924 à leur fermeture en 1951, une des figures emblématiques du paysage cinématographique anglais. Durant les années 40, Gainsborough s’était fait une spécialité du mélodrame en costume flamboyant et audacieux. Peuplés d’héroïnes immorales, de sous-entendus sexuels et riches en rebondissements, ces films étaient très populaires auprès du public anglais. Ils contribuèrent à lancer notamment les carrières de James Mason, Stewart Granger ou encore Margaret Lockwood, cette dernière abonnée aux rôles de femme vénéneuse et impitoyable dans des films comme The Wicked Lady ou The Man in Grey. Synonyme de frivolité et de divertissement outré, les studios Gainsborough entament pourtant une mue vers des tonalités plus sombres et torturées avec Le Septième Voile. Ce type de phénomène a déjà cours aux Etats-Unis, où les mondes de rêves des productions MGM peuplées de comédies musicales et de mélodrames flamboyants en technicolor trouvaient une alternative avec l’émergence du film noir. Réalistes par leur cadre urbain mais se dotant de motifs oniriques et psychanalytiques dans leur narration et mise en image (photo noir et blanc sophistiquées, usage du flashback, importance de la symbolique…), les films noirs amorcent un virage vers des thèmes et situations plus troubles. En Angleterre et à leur échelle, les Studios Gainsborough suivent ce mouvement avec des films désormais situés dans des cadres contemporains et des intrigues plus alambiquées. Le Septième Voile par ses audaces et son succès sera le manifeste parfait de cette nouvelle voie.

Le voile du souvenir

La séquence d’ouverture happe d’emblée dans un tourbillon d’émotions exacerbées lorsqu’une jeune patiente s’évade de sa chambre d’hôpital pour se suicider en se jetant d’un pont. Sauvée de justesse, elle est prise en main par le Docteur Larsen (Herbert Lom) qui va chercher à savoir ce qui l’a conduite à ce geste. Ce dernier a une théorie originale pour guérir les âmes tourmentées. A l’image de Salomé lors de sa célèbre danse, l’esprit humain dispose de sept voiles dont il se délestera selon l’interlocuteur. A des amis proches, trois ou quatre voiles peuvent être écartés, à un être aimé cela peut aller jusqu’au sixième voile mais il restera toujours le jardin secret et intime qu’est le septième voile. C’est pourtant bien ce septième voile que devra lever le Docteur Larsen s’il souhaite connaître la nature du mal de Francesca (Ann Todd).

Sorti la même année que La Maison du Docteur Edwardes de Hitchcock, le film amorce cette tendance psychanalytique dans le cinéma grand public. Certains aspects pourront sembler lourds et démonstratifs au spectateur contemporain (toutes les longues tirades de Lom entre chaque grand tournant du récit où il explique les réactions d’Ann Todd), mais le réel brio de Compton Bennett pour traduire cela visuellement et les performances des acteurs rendent le tout finalement très fluide. La preuve en est dans la séquence d’hypnose qui amorce un long flashback jusqu’à l’adolescence de Francesca, où un fondu enchaîné progressif (qui annonce les expérimentations de Mankiewicz dans Soudain l’été dernier) incruste le passé dans le présent. Les éléments autour d’Ann Todd sur le divan s’estompent par un jeu sur la profondeur de champ séparant les deux mondes, pour donner corpspeu à peu à cette nouvelle réalité. Les nombreuses transitions en fondus enchaînés, les effets de montage s’accrochant à un objet d’une séquence à une autre et les ellipses constamment déroutantes appuient cet effet de rêve et de souvenir dans lequel on s’enfonce plus profondément.

  
On découvre ainsi la jeune Francesca amenée à séjourner chez un oncle à la parenté vague suite à la mort de son père. Célibataire froid et distant, Nicholas (James Mason) ne prête guère attention à elle jusqu’au jour où il découvre ses exceptionnelles aptitudes au piano. Dès lors s’engage un apprentissage impitoyable destiné à en faire une artiste virtuose. La nature de leur lien devient trouble (la nature oedipienne fantasmée se trouvant renforcée par les flashbacks où Ann Todd garde tout son attrait adulte dans son incarnation d’écolière empruntée) dans la manière impitoyable et autoritaire qu’a le tuteur d’écarter le premier prétendant sérieux de Francesca. James Mason tout en ambiguïté s’avère aussi bienveillant qu’inquiétant, délivrant de son timbre suave les saillies les plus cruelles et sa prestance nonchalante pouvant être brisée à tout moment par des élans de brutalité. Mais comme souvent avec lui, la subtilité de l’interprétation est telle que le vrai sentiment caché par ses attitudes contradictoires n’est bientôt plus un secret. Ann Todd aussi à l’aise en jeune fille sautillante qu’en jeune femme torturée trouve là le rôle de sa vie. La nature involontairement autobiographique de son personnage soulève quelques moments d’une fulgurante intensité à son interprétation. Elle-même fille d’un pianiste, elle fut destinée à une grande carrière de musicienne avant que son incapacité à se produire devant une audience ne stoppe net ce bel avenir. Deux scènes du film font écho à cette expérience personnelle, la première lorsque adolescente elle est punie à coups de bâton sur les mains par un professeur, ce qui l’empêche d’être à son niveau lors d’une audition qu’elle va rater. La seconde est lors de son premier concert où, terrassée par l’anxiété, elle s’évanouit sur scène après sa performance. 
 

 
Toutes les scènes musicales sont d’ailleurs brillantes, le premier rapprochement entre Francesca et Nicholas au piano, le fameux premier concert où le lien musique/image se fait virtuose dans le montage, porté par une Ann Todd possédée et celui du Albert Hall où le cadrage dévoile un Mason fier (et amoureux) en coulisses parallèlement à Francesca au sommet de son art sur du Rachmaninoff. La formation d’Ann Todd lui permet d’ailleurs de jouer elle-même de nombreux moments (les plans d’inserts trop virtuoses étant eux assurés par la pianiste Eileen Joyce), accompagnée par l’orchestre du London Philarmony Orchestra pour l’occasion. Logiquement, le traumatisme de l’héroïne annihilera ses capacités musicales, liant ainsi l’esprit et le corps dans une même paralysie.

La dernière partie donne donc la part belle à Herbert Lom et à sa thérapie, où Francesca devra faire face à ses peurs et ses sentiments pour pouvoir pratiquer son art. Malgré le côté surexplicatif de cette touche psychanalytique, elle distille l’émotion de manière inédite et forte, ayant davantage l’habitude de ce type d’artifices dans un thriller que dans un drame. Au mystère criminel à résoudre du film noir américain, le cinéma anglais troque une énigme liée à l’intime qui par l’émotion rend accessible des concepts peu évidents. La magnifique scène finale permet donc à une Francesca désormais apaisée et équilibrée d’ouvrir les yeux sur le seul homme en lequel se confondent son amour pour la musique et celui de son cœur de femme. Le septième voile est levé.

Le film est un succès immense, l’un des plus grands du cinéma anglais avec dix-huit millions d’entrées et recevra l’Oscar du meilleur scénario pour son originalité, tandis que les carrières d’Ann Todd et Herbert Lom seront lancées. Quant à James Mason, c’est une grande performance de plus à lui attribuer et qui contribuera à initier sa fructueuse carrière américaine.

Titre original : The Seventh Veil

Réalisateur :

Acteurs : , , ,

Année :

Genre :

Durée : 94 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

Kanal / Ils aimaient la vie

Kanal / Ils aimaient la vie

« Kanal » ravive le spectre de la guerre. Avec cette odyssée humaine, Andrzej Wajda filme le « romantisme de l’horreur » dans la tourmente de l’insurrection de Varsovie et les convulsions de l’Histoire de la Pologne. Dantesque en version restaurée 4K distribuée par Malavida.

Les reines de la nuit

Les reines de la nuit

Un reportage télé qui ne parvient pas à singulariser ses personnages, et où l’esthétique camp des cabarets parisiens ne contamine pas la mise en scène, trop absente.

It must be heaven

It must be heaven

Un conte burlesque explorant l’identité, la nationalité et l’appartenance, dans lequel Elia Suleiman pose une question fondamentale : où peut-on se sentir « chez soi  » ?