Le rôle de ma vie

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Dix ans après Garden State », Zach Braff revient à la réalisation : l´enfer est pavé de bonnes intentions. »

Il y a bientôt dix ans, le héros de Garden State (2005), Andrew, déjà joué par Zach Braff, revenait dans son New Jersey natal pour enterrer sa mère, et réapprendre à vivre au passage. Le film n’avait déjà rien d’extraordinaire, mais trouvait un écho assez salutaire dans son époque, encore pas trop encombrée par toutes les comédies existentielles/romantico-bizarres issues de Sundance et qui se succèdent depuis. Aujourd’hui, le héros du Rôle de ma vie (Wish I Was Here dans la version originale) s’apprête à enterrer son père, et pourrait tout aussi bien être le prolongement d’Andrew, double évident de l’acteur-réalisateur Zach Braff, aux prises avec une trentaine bien tapée dans laquelle les rêves se sont forcément dilués, bouée à laquelle on s’accroche avec toute la ténacité dont les Américains, et a fortiori les habitants de L.A., savent faire preuve et se réclament. En témoigne la genèse du film : financé en partie par une campagne de crowdfunding (financement participatif) qui a levé plus de 3 millions de dollars, Braff a pu le tourner avec un budget certes limité mais de manière plus libre, à Los Angeles, avec un “enthousiasme contagieux”, comme le martèle le dossier de presse. Refaire un film dix ans après son premier succès : poursuivre son rêve, en somme.

Croire en ses rêves, ne jamais les perdre de vue : voilà le programme et la thèse de ce film-life coaching qu’est Le rôle de ma vie, pétri de bonnes intentions mais que l’absence totale de recul ou de cynisme fait plonger tout à fait. Aidan fait le tour des castings minables tandis que sa femme remplit des tableaux Excel dans un open-space propice au harcèlement sexuel (elle finance la famille, puisqu’elle soutient les rêves de son mari), que ses enfants deviennent “endoctrinés” dans une école juive privée financée par le père qui, justement, est en train de mourir d’un cancer et ne peut plus financer leur éducation. Le frère d’Aidan est un geek qui vit dans une caravane, ne parle plus à son père et ne rêve de rien sauf du Comic-con, où il pourra se déguiser en astronaute de comic et ainsi séduire sa voisine fan de peluches grandeur nature. Et voilà Aidan coincé entre ses rêves, ses responsabilités de père de famille et son rôle d’époux plus très sexy à force de végéter. Importance de la famille et du travail, nécessité de se frotter à l’existence, Le rôle de ma vie enfile les perles de bout en bout dans des scènes pas drôles quand elles ne sont pas gênantes – Kate Hudson expliquant à son beau-père mourant qu’il ne faut pas passer à côté de l’occasion de dire à ses fils qu’il les aime.

Il y avait pourtant une ou deux bonnes idées, malheureusement sous-exploitées : le versant geek du film, notamment, aurait pu faire une base assez solide. En partant de jeux de rôles où, enfants, Aidan et son frère s’imaginaient super-héros, Braff intègre à plusieurs reprises des séquences oniriques où, déguisé en personnage Marvel, il tente de se dépétrer des pires situations de la vie en les imaginant comme dans un comic. Belle idée de l’éternel ado coincé dans un corps adulte, où la prise de responsabilité se trouve oblitérée par l’envie d’ailleurs : mais Braff ne la suit jamais jusqu’au bout, ratant systématiquement tout ce qu’il voulait énoncer. La faute à un scénario bancal et des dialogues mal écrits, et une morale qui, nappée sous l’ironisation de la religion (interminables scènes chez le rabbin ou à l’école juive), est finalement bien conservatrice. Ainsi de la femme qui ne retrouve sa libido que quand elle voit enfin en son mari un père fonctionnel, ou du frère fâché comme tout qui se rendra tout de même sur le lit de mort de son père (si si la famille). Le pire, c’est qu’après avoir assené tout du long l’importance de croire en ses rêves, le film se clôt sur l’idée que l’accomplissement de soi n’est possible que par une vie bien rangée. On a les rêves qu’on peut.
 

Titre original : Wish I Was Here

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Durée : 107 mn


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