Le Procès de Viviane Amsalem

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Divorce à l´israélienne dans un huis clos ténu et suffocant.

Il faut cinq vraies minutes avant qu’elle n’apparaisse à l’écran, comme pour dire que, bien qu’elle soit présente dans la salle d’audience, personne ne la voit ni ne la considère. Elle, c’est Viviane Amsalem, mariée sans trop y croire à l’âge de dix-neuf ans. Depuis trois ans, elle tente d’obtenir le divorce, le “gett” qui donne au film son titre original en hébreu. Sauf que pour son mari, il en est hors de question, et qu’en Israël, où le mariage entre Juifs n’est pas civil mais conclu dans un tribunal rabbinique, seul le consentement de l’époux peut défaire l’union. Pendant des mois et bientôt des années, les deux s’affrontent dans l’espace atrocement confiné de la salle d’audience, théâtre d’interrogatoires ubuesques, face-à-face glaciaux et humiliations diverses et variées, sous l’oeil impassible de trois juges pour qui l’homme aura toujours raison. D’ailleurs, il est “exemplaire”, les témoins qui défilent à la barre n’ont de cesse de le répéter – pourquoi Viviane voudrait-elle s’en séparer ? Et quand, toujours digne mais jamais résignée, elle finit par exploser, elle hérite d’un ignoble : “Sache rester à ta place, femme”.

Ce n’est pas la réplique la plus subtile du film, qui souffre parfois d’un trop plein de démonstration : mise en scène très enfermante pour dire l’absence d’échappatoire, à l’image de Viviane prise au piège des quatre murs du tribunal ; opposition homme/femme assez binaire, un modèle martyre/salaud pas toujours du meilleur effet (par ailleurs mis à mal dans une deuxième partie). S’y arrêter serait faire peu de cas de la puissance émotionnelle de ce Procès, dont le procédé fonctionne malgré tout à plein, suffisamment anxiogène pour donner presque envie de quitter la salle. Car le dispositif, alternance de gros plans et cadres larges souvent installés dans la durée, bénéficie d’un montage nerveux qui tranche idéalement avec le statisme inhérent aux films judiciaires. De l’aspect théâtral, Ronit et Shlomi Elkabetz (frères et soeurs, dont ce Procès vient clore une trilogie entamée avec Prendre femme, 2004 et Les Sept Jours, 2007) tirent tout à fait profit, en soulignant avec bonheur les rebondissements très ionesquiens de l’affaire – du réquisitoire initial, il n’est bientôt plus question, le déroulement des audiences autant que la durée qui les séparent tenant carrément de l’absurde.

Une fois n’est pas coutume, le jeu de la traduction vient parfaitement épouser le motif de l’histoire. Difficile en effet d’imaginer titre plus à propos que Le Procès de Viviane Amsalem : d’un désaccord entre un homme et sa femme, c’est rapidement la femme, et elle seule, que l’on finit par juger. Peu importe que Viviane se plie aux moindres exigences de la cour, qu’elle retourne vivre trois mois aux côtés de son mari alors qu’elle habite chez sa soeur depuis plusieurs années, on l’accuse de n’avoir rien fait pour sauver son mariage ; qu’elle lâche ses cheveux (symbole érotique) dans un moment d’égarement et là voilà hérétique. Réquisitoires et interrogatoires – brillamment écrits – s’enchaînent à longueur variable (souvent, il n’y a rien de neuf à ajouter que de reporter l’audience, le mari répétant “non” ad libitum à la question de savoir s’il accepte finalement le divorce), et c’est un véritable acharnement que les Elkabetz montrent intelligemment. Le Procès de Viviane Amsalem n’oublie pas de ménager de vraies bouffées d’humour à froid (sans cela, il serait pratiquement irregardable), et laisse planer une glaçante ambiguïté une fois la porte du tribunal refermée. La question est toujours d’actualité, puisque – comme le souligne un article du Figaro.fr – selon une étude réalisée en mai 2013 par le Centre Rackman pour l’émancipation de la femme à l’université Bar-Ilan, une candidate au divorce sur trois serait toujours soumise à des menaces ou des tentatives d’extorsion.
 

Titre original : Gett

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Durée : 115 mn


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