La famille Homolka ou le quotidien ordinaire comme source d’aliénation

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Puissants marqueurs de leur époque sous la chape d’airain du joug militaire soviétique, les cinéastes de la » jeune vague tchécoslovaque » affirment une contre-culture avant-gardiste à l’éclosion du Printemps de Prague (5 janvier 1968 -21 août 1968). Jaroslav Papousek, surtout connu pour avoir été le scénariste de Milos Forman et Ivan Passer, restitue, dans une trilogie populaire, le quotidien comme source d’aliénation d’une famille tchèque ordinaire : la famille Homolka . A travers ce microcosme de la société tchécoslovaque, il matérialise l’échec de l’espoir réformateur. Analyse..

« Le mai 68 parisien fut une explosion de lyrisme révolutionnaire. Le printemps de Prague vit la même année l’explosion du scepticisme post-révolutionnaire. » ( extrait de « L’immortalité » de Milan Kundera)

Temporalité stérilisante et générations sacrifiées

Peintre, sculpteur, poète, scénariste producteur, Jaroslav Papousek est une figure artistique tchèque à part entière qui gravite autour de cette mouvance avant-gardiste que forme la « nouvelle vague tchécoslovaque » dans ses prémices.  En déficit de notoriété, il est incidemment le coscénariste d’Ivan Passer et surtout de Milos Forman, chef de file de cette « jeune vague tchèque »,  sur L’As de pique (1964), Les amours d’une blonde (1965) et Au feu les pompiers (1967) (hyperliens de mes chroniques antérieures), le cinéaste de la trilogie Homolka réalise le premier volet culte de cette série: Ecce homo homolka en 1970 aussitôt suivi de Hogofogo Homolka en 1971 et Homolka a tobolka en 1972 pour satisfaire un public insatiable qui en redemande.

La jeune relève du cinéma tchèque filme in media res les conflits intergénérationnels qui réfractent les espoirs déçus du projet à visée réformatrice du  » socialisme à visage humain » porté par le social démocrate Alexandre Dubcek. En pleine transition économique, le pays stagne. La nouvelle vague cinématographique entend bien s’émanciper de la pression autoritaire et du réalisme socialiste uniforme dans lesquels la république tchèque est engluée. Malgré tout, le régime communiste conservateur exerce un pouvoir affadissant sur la collectivité d’où aucune individualité ne parvient à s’extraire.

 

 

Famille au bord de la crises de nerfs

Un an après l’ invasion de Prague par les chars de combat de l’Armée Rouge et les troupes du pacte de Varsovie,  l’espoir réformateur du pays au nom de ce même « socialisme à visage humain » a fait long feu;  proprement « tué dans l’oeuf ».  Le parti communiste tchèque impose une « normalisation » stérilisante. Quand l’individualisme pénètre toutes les sphères de la vie dans les années 70 en France, à l’est, l’aliénation collective prédomine encore.

Jaroslav Papousek filme de plain-pied le quotidien de l’homme ordinaire tchèque comme source d’aliénation et la médiocrité attachante d’une famille dysfonctionnelle comme la norme de société. Le succès populaire est au rendez-vous qui tient surtout à l’identification du public « joyeusement atterré » devant les situations cocasses et drolatiques décrites dans cette satire grinçante ainsi que leur portée universaliste. La trame narrative s’emballe en un continuum spatio-temporel  dans le huis clos d’un gourbi qui devient la caisse de résonance des frustrations maritales. Les disputes interminables s’interrompent ex abrupto dans une trêve (danse réconciliatrice) que s’imposent les protagonistes à bout de nerfs sur les accents envahissants de « l’ode à la joie » de Beethoven. Le sous- texte de l’ hymne consacre la liberté de l’oppression. La paix des ménages doit passer par l’oppression individuelle.

Quand le pilier de l’Etat est la famille.. 

La forêt de Jevany à proximité de Prague attire les hordes de citadins qui y recherchent la quiétude d’un havre de paix.  Ancêtre de la famille Groseille de La vie est un long fleuve tranquille,  la famille Homolka et sa smala, y fait irruption qui perturbe au passage les ébats amoureux empêtrés d’un tout jeune couple.  Alors que le film se polarise sur les membres de cette famille bruyante,  le pique-nique improvisé aux accents renoiriens, loin de s’éterniser, se termine dans une dispersion et une débandade généralisées des excursionnistes, un exode des randonneurs qui désertent l’endroit sans autre forme de procès ni culpabilité morale pour battre aussitôt en retraite vers la ville après avoir entendu l’écho répété d’un appel en détresse. Jaroslav Papousek matérialise ainsi ce refus de la responsabilité individuelle et cet acquiescement  tacite à la responsabilité collective. Les Tchèques vous marcheraient sur le corps plutôt que de vous venir en aide. Outre ce mythe du Tchèque rustre et individualiste aux manières frustes,  le cinéaste reconduit le stéréotype du Tchèque en sandales et chaussettes,  buveur de bière invétéré  et mangeur de schnitzels (escalope viennoise) qu’on laisse brûler accessoirement.

 

 

Une « bataille rangée des sexes »..

Mais le meilleur est à venir dans une « bataille rangée des sexes » qui tourne à l’aigre-doux. La famille Homolka regagne ses pénates exigus. Tel un entomologiste qui observerait des insectes d’une espèce rare, le réalisateur épingle « in vivo » et « in vitro » les comportements aberrants des membres de cette famille déjantée dans laquelle il nous immerge . Trois générations s’affrontent sous son regard acerbe :  Deda, le papy et  Babi, la mamie ( Josef Sebanek et Marie Motlova), leur fils Ludva (Frantisek Husak) qui cherche le conflit permanent, mené par le bout du nez par  Hedus (Helena Ruzickova) ex-ballerine en surpoids ; tous deux flanqués de leurs jumeaux espiègles (Petr et Matej Forman, fils de Milos Forman).

Pétris de frustrations mesquines et en proie à la discorde permanente, les couples ne cessent d’avoir des arguments pour un oui ou pour un non qui se formalisent dans un corps à corps asphyxiant.  Emblème du consumérisme rampant et Instrument de la paix sociale, le téléviseur en bonne place, momentanément en panne, « brille » néanmoins par son absence et la cause des antagonismes qu’il coalise. Les femmes entre elles déplorent leur disgrâce physique tandis que les hommes déplorent leur choix respectifs de ces mêmes femmes.

Le cinéaste se livre à une poétisation de l’ordinaire le plus banal et trivial qui soit. En contrepoint d’une grisaille monotone, il n’est pas ouvertement question de critique sociale ni de dénonciation politiquement incorrecte sinon en demi-teinte comme pour déjouer la censure du régime communiste totalitaire. Le printemps de Prague marque alors une courte parenthèse euphorisante durant laquelle un cinéma libertaire reflète une vision plus réaliste et véridique de la société tchécoslovaque s’affranchissant de l’idéologie dominante calquée sur l’URSS.  Ces réalisateurs de la première heure sont les « Don Quichottes  qui luttent contre les moulins du dogmatisme. »

 

 

Le quotidien ordinaire entrevu comme source d’aliénation

Le socialisme à visage humain homogénéise la famille tchèque. Les gens vivaient  alors tous à meubler leur appartement et leur temps libre de la même manière. La quotidienneté est dépeinte sans filtre. L’espace domestique et en particulier le logement urbain surpeuplé génèrent des interactions familiales aussi bien que des relations de voisinage toxiques . La modernité et le style de vie aseptisé qu’elle impose en a progressivement éliminé les moments extraordinaires. Les hommes de la famille- ou du moins pour ce qui reste de l’affirmation de leur « masculinité »- se sentent piégés dans leur union maritale sans amour.

La télévision est la seule fenêtre d’échappatoire vers l’extérieur et quand elle vient à tomber en panne, le quotidien n’est plus qu’une forme vide qui favorise les commérages, la convoitise, le conformisme d’une vie étriquée. Les Homolka tuent leur oisiveté, leur flemme en laissant éclater le spectacle consternant de leurs dissentiments. A l’épreuve de l’enfermement, l’amour dépérit à l’instar de ce jeune couple qui traverse le film par échappées comiques sans parvenir à exprimer ludiquement leur désir de l’un pour l’autre.

 

 

Ici, la tonalité burlesque des situations transcende la banalité criante du quotidien. Les jumeaux reproduisent par mimétisme les chamailleries infantiles des adultes qui se lamentent de leur sort; en révélant toute l’inanité ainsi que le marasme de vies conjugales échouées. La tragicomédie vire à une pantomime affligeante où le regard fixateur d’une madone à l’enfant Jésus peinte fait face à un crucifix de travers que ne cessent de remettre droit les protagonistes. Le symbolisme religieux devient le dernier rempart d’un quotidien déréglé. La faillite morale est définitivement actée avec ce premier avatar plébiscité des mésaventures de la famille Homolka qui peine à maintenir la paix du foyer et des ménages.

La famille Homolka ressort sur les écrans dans une version remasterisée 4K à l’initiative du distributeur Maladiva.

NDLR: cet article a été dument élaboré, documenté et contextualisé par un chroniqueur sans l’assistance de l’IA ni d’un quelconque algorithme.

Titre original : Ecce homo Homolka

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