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La Condition de l’Homme (Ningen no Joken, 1959-1961)

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« La Condition de l´Homme » est une ode à l´humanisme, une métaphore de la lutte humaine contre les souffrances, les humiliations et les désillusions. La lutte d´un être fort et inlassable dans son questionnement sur le genre humain.

A la fin des années 50, le film de guerre est à son apogée, vantant avec nostalgie les qualités de ces militaires morts pour le pays. Il est donc courageux de la part de Masaki Kobayashi de s’attaquer à un projet d’une telle ampleur et d’adopter un angle critique envers son pays ou plutôt sa politique durant la deuxième guerre mondiale. A cause de son sujet trop controversé, le studio Shochiku, pour lequel travaille le cinéaste,  refuse de produire La Condition de l’Homme, mais accepte d’en assurer uniquement la distribution. Le cinéaste adapte les six volumes du roman éponyme de son congénère, l’écrivain Junpei Gomikawa. Comme lui, Kobayashi est mobilisé pendant la guerre et acquiert l’expérience qui lui permettra de recréer l’ambiance des casernes de l’armée japonaise de manière extrêmement réaliste.

La Condition de l’Homme, est une fresque juste qui explore les limites de l’humanité sous toutes ses facettes, se développant sur trois parties.
 

Pas de plus grand amour, première partie, dépeint à la veille de la guerre un couple de jeunes naïfs et désireux de créer leur bonheur ensemble, Kaji (Tatsuya Nakadai) et Michiko (Michiyo Aratama). Kaji est un idéaliste gauchiste, qui écrit une thèse, « Problèmes de la main-d’œuvre coloniale », sur les mauvaises conditions de vie des chinois dans les camps de travail des mines de Mandchourie. Même si l’entreprise japonaise est fondée sur l’exploitation des chinois, il espère améliorer leurs conditions de travail et ainsi augmenter la productivité des mines. Kaji, exempté de service militaire, est envoyé à Loh Hu Liong pour prouver la validité de sa théorie. Après une supposée tentative d’évasion de prisonniers chinois, il fait face à un dilemme : aller contre l’autorité de l’armée japonaise et subir un châtiment pour désobéissance ou baisser les bras sur une exécution injuste. Pour s’être opposé à cette autorité, Kaji finit torturé pour haute trahison par la police militaire, après quoi il est mobilisé.
 

Dans Le chemin de l’Eternité, deuxième partie de la trilogie, Kaji apprend à être un soldat. La vie dans une caserne n’est pas très éloignée de celle de l’univers carcéral. Les « anciens » font subir brimades et humiliations aux « bleus ». Kaji est un excellent soldat, mais à la réputation communiste, il défend les plus faibles. Son ami Obara échoue à un exercice militaire et subit aussitôt des humiliations de la part des anciens. N’ayant pas supporté la pression psychologique, Obara se suicide. Kaji accuse l’armée et réclame justice. Sa rébellion pardonnée, on décide de le promouvoir afin de calmer les esprits. Il est mis à la tête d’une division de civils mobilisés afin de les protéger des brimades. Appelé au front avec son bataillon pour combattre l’ennemi, il rencontre Terada, un jeune soldat, fils d’un officier qui croit au sacrifice pour la gloire du pays, qui devient son ami. Sur le champ de bataille, face aux chars russes, Kaji incite les recrues à penser à la vie plutôt qu’à la mort, qui lui semble inutile.
 
La troisième et dernière partie, La prière d’un soldat, atteint le statut de saga antimilitariste, car du destin d’un homme qu’on a commencé à raconter dans la première partie, on s’étendra ici au destin de tout le pays. La guerre est perdue, et le petit groupe de soldats qui reste tente de rejoindre le sud de la Mandchourie, là où Kaji avait laissé sa femme Michiko avant de partir à l’armée. En chemin, ils rencontrent des réfugiés, subissant la faim et les atrocités de l’ennemi, les communistes russes. Obligés de se rendre à l’ennemi, ils deviennent prisonniers des russes, exploités et maltraités comme les prisonniers chinois du début. Kaji est condamné aux travaux forcés et menacé de déportation en Sibérie pour avoir demandé une amélioration des conditions de vie pour ses camarades. Après la mort d’épuisement de son ami Terada, il décide de se venger contre le tortionnaire responsable puis de s’évader afin de retrouver Michiko.
 

A notre époque, où règne le consumérisme et la dévalorisation des principes moraux, le stoïcisme japonais peut sembler incompréhensible voire ridicule. L’obéissance et l’endurance, tant du côté des soldats japonais que du côté de Kaji, qui défend à tous prix les valeurs humaines, sont issues du code Bushido des samouraïs japonais. Toutefois, cette philosophie de l’humanisme si chère à notre  personnage principal n’appartient à aucun camp : ni aux japonais, ni aux chinois, ni aux communistes russes, pour lesquels Kaji semble avoir de la sympathie au début. Dans les camps de prisonniers exploités par les russes, prêcheurs de la justice sociale, on observe la brutalité et l’abrutissement des hommes. Terada meurt dans une décharge où il venait ramasser les restes de nourriture pour survivre, épuisé par la tache infligée par son supérieur japonais. Le sarcasme de l’inscription en russe sur le mur d’un bâtiment  : « La lutte pour le progrès du communisme » le regarde. Kaji dira  par ailleurs : « le fait que le socialisme vaut mieux que le nazisme ne nous gardera pas en vie ».

La condition d’un prisonnier est comparée à plusieurs reprises à celle d’une prostituée, tous deux étant contraints d’exercer une activité qui leur déplaît pour une bouchée de pain. Si imiter une putain est la plus basse des humiliations pour le soldat Obara (dans la deuxième partie), Kaji n’a aucun jugement moral envers les prostituées, qui sont des êtres humains comme les autres. Réduit à l’état animal, l’Homme arrive encore à trouver la force de se détacher du contexte des horreurs de la guerre pour ne pas sombrer dans la satisfaction de ses plus bas instincts. En témoigne, dans la première partie, l’amour entre un prisonnier et une prostituée tous deux chinois, se voyant tous les soirs à travers les barbelés et songeant à se marier après la guerre.
 

C’est aussi son amour pour sa femme qui guide Kaji à travers son long périple dans le combat contre les bassesses humaines et pour la victoire morale de l’humanité. Au début de la trilogie, Michiko apparait comme une simple femme japonaise qui s’occupe de son mari et partage avec distance ses peines. Dans la deuxième partie, elle ira jusqu’à rendre visite à son mari stationné dans une caserne perdue dans l’immensité de la Mandchourie. Elle sera la seule femme de soldat à être arrivée jusqu’à ce poste avancé. Cette visite se veut comme un adieu symbolique : elle ne réapparaîtrea plus que dans les visions délirantes de Kaji, provoquées par la faim et la fatigue. Mais avant de se quitter, Michiko lui fait promettre d’être fidèle à son pays. Kaji ne rompra jamais cette promesse car dans l’image de son pays, il voit sa femme, qui l’attend patiemment quelque part.

Que deviennent les femmes en temps de guerre ? Elles attendent dans le désespoir le retour d’un être cher. Les conditions d’existences invivables,  l’insécurité permanente les obligent parfois à avoir recours à l’ennemi. Un homme et une femme de deux de camps adverses, proches au moment où ils couchent, à nouveau inconnus lorsqu’ils se réveillent. La guerre peut se permettre toutes les barbaries. Les soldats ne se gênent pas pour violer les femmes, car à travers cet acte ignoble, ils savent infliger une humiliation à un pays ennemi  (un caporal japonais est fière de son acte « purificateur »). La haine coule dans les veines des peuples. Pourra-t-on s’en libérer ? Qu’est-ce qu’un homme libre ? Qu’est-ce qu’un pays ?, se demande Kaji. La victoire d’un pays « n’est pas plus belle que sa femme ». Un soldat zélé qui crie dans un dernier souffle « Vive l’empire japonais ! » est pathétique et ridicule. A la fin d’une bataille, on se demandera s’il y a encore des vivants.
 

Kaji ressent de la culpabilité envers ceux qui sont morts sous sa responsabilité. Tuer pour la survie – « Soit tueur, soit tué » – pour lui n’est qu’une excuse, un moindre mal. Il regarde ses mains de tueur, ces mêmes mains qui autrefois caressaient les cheveux de son amoureuse. Peut-on sacrifier des vies pour en protéger d’autres ? A quelle condition devient-on un homme ? Comment rester humaniste en temps de guerre ? Est-ce qu’il y a une sorte d’éthique de guerre ? Kobayashi remet en question l’idée de machine de guerre et reconnait que le vrai coupable c’est l’armée. Kaji a pu vérifier sa théorie humaniste dans sa chair, et pour lui aucune idéologie n’a de la valeur si elle ne tient pas compte de l’humain. L’acte de Kaji de considérer l’humain et peu importe son origine ou sa nationalité est qualifiée de « trahison » par la police militaire. Tenir tête face aux autorités sans trahir ses idéaux humanistes relève d’une tache difficile, voire impossible, que l’on ne peut réaliser sans sacrifice de soi.

Cette tragédie humaine qu’est la guerre est ici traitée avec une infinité de détails justes par un cinéaste totalement investi par son film. La vie de Kaji reproduit la trajectoire du cinéaste et incarne ses aspirations progressistes. Les trois parties sont assez inégales au niveau du traitement stylistique, par rapport à l’évolution de l’histoire de Kaji, épine dorsale du récit. Remarquons la sensibilité du sens pictural, magnifié par l’utilisation du scope, la mise en scène sans défauts et l’inventivité de la bande sonore, qui témoigne du perfectionnisme d’artiste de Kobayashi Par l’universalité de cette fresque étonnante, l’auteur se rapproche donc des questionnements de grands écrivains humanistes tels qu’Ernest Hemingway, Erich Maria Remarque ou Victor Hugo.
 

 

Titre original : Ningen no joken

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Durée : 540 mn


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