Fortapàsc

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Marco Risi déroule les derniers mois du journaliste Giancarlo Siani, assassiné en 1985 par la Camorra. Efficace, « Fortapàsc » confirme sur un mode mineur le retour du cinéma politique italien.

Tout commence par une chanson de Vasco Rossi, romance sentimentale où l’eau de rose tire sur le noir : « Ogni volta che torna sera / mi prende la paura » (Chaque fois que vient la nuit / la peur me saisit). Au volant de sa voiture, Giancarlo Siani sillonne les rues de Naples pour rejoindre sa fiancée. Quelques minutes plus tard, dix balles lui perceront le corps. Marco Risi coupe la scène juste avant le crime, puis revient en arrière pour enclencher le compte-à-rebours. Correspondant du quotidien Il Mattino à Torre Annunziata, Siani enquête sur les collusions entre mafia et politique, dans un contexte économique tendu : alors que la région se remet à peine d’un terrible séisme, l’argent public destiné à la reconstruction attire les convoitises. La Camorra trempe vite dans ce marché juteux et graisse la patte aux élus. Mis en garde par son patron, qui lui conseille de s’en tenir aux faits divers, Siani poursuit son investigation et s’attire rapidement de nombreux ennemis.

En 2008, Matteo Garrone et Paolo Sorrentino raflaient deux prix majeurs à Cannes, signant le retour triomphal du cinéma politique italien. Ambitieux et polémiques, Gomorra et Il Divo abordaient de front l’Histoire récente et sondaient les dérives d’une société gangrenée par la violence et la corruption. Fortapàsc ne possède ni l’envergure du premier ni la flamboyance du second, mais creuse le même sillon, jusque dans son casting : on retrouve Salvatore Cantalupo (le couturier de Gomorra) tandis que Gianfelice Imparato – qui joue ici le juge Rosone – traverse les trois films. Né en 1951, Marco Risi n’appartient toutefois pas à la même génération et se montre plus timide dans sa relecture du genre. Moins brillant que ses jeunes collègues, il se rapproche plutôt de Marco Tullio Giordana (réalisateur de Nos meilleures années) par sa grammaire télévisuelle et sa volonté de renouer avec les grandes fictions à thèse des années 60-70. Le fils de Dino adopte une mise en scène sage et classique, où le souci du réalisme s’efface parfois devant certains effets baroques. Le film trouve une certaine énergie dans cette friction constante entre portrait documenté et thriller pur. En témoigne cette séquence qui monte en parallèle une discussion nerveuse entre gangsters rivaux et un débat houleux entre politiciens, réveillant le souvenir du fameux Main basse sur la ville de Francesco Rosi.
 

Tonique, Fortapàsc bat au rythme de son personnage, en perpétuel mouvement. Marco Risi n’en fait pas un héros, mais plutôt un bosseur infatigable – d’ailleurs pas toujours sympathique – qui veut impressionner ses pairs et obtenir une promotion. Lunettes d’élève modèle, sourire aux lèvres et rasé de près, Libero de Rienzo dégage ici un charme juvénile, qui donne au film un ton bizarrement enjoué. La photographie solaire fixe Siani dans son éternel printemps, comme si sa joie de vivre le protégeait de la morbidité ambiante. Son ami photographe se drogue, sa compagne le quitte, les fusillades menacent de transformer la ville en Fort Apache, mais le journaliste continue d’avancer : naïf ou inconscient ? Petit à petit, le récit se détraque, la lumière s’assombrit,  le cadre devient une zone de danger permanent. La moindre sonnerie de téléphone distille l’angoisse, un revolver peut surgir en amorce : à chaque minute la mèche se consume un peu plus et nous rapproche de l’explosion finale.

Le film concilie ses deux missions, pédagogique et spectaculaire, malgré de très nombreux défauts : l’intrigue sentimentale, parfaitement inutile, alourdit le scénario, et les personnages secondaires (notamment les rôles féminins, catastrophiques) sont trop sous-exploités. Fortapàsc maintient cependant l’attention par sa capacité à varier les registres, tantôt cocasse (les armes jetées à l’eau pour devancer une descente de police) tantôt tragique (le massacre en pleine rue, au son d’un match de foot). Surtout, il trouve une résonance dans l’Italie actuelle, alors que Roberto Saviano vit toujours sous protection policière et que scandales et malversations éclatent en série depuis le tremblement de terre de L’Aquila.  

Titre original : Fortapàsc

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Durée : 108 mn


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