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Fados

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Cet envoûtant documentaire mettant en scène le fado, chant traditionnel portugais en constante évolution, offre au spectateur un pur instant de magie musicale. Et ce n´est pas un hasard.

Nous sommes face au dernier film de Carlos Saura, réalisateur espagnol d’excellence qui tient à son actif des films de la taille de La Chasse (1966), La Cousine Angélique (1973), Cría Cuervos (1975), Taxi de noche (1997), Goya en Burdeos (1999), parmi ses fictions, et Carmen (1983), Flamenco (1995), Tango (1998), Salomé (2002) parmi ses films musicaux. Nous pouvons définir ces derniers par une recherche esthétique sur la mise en image de la musique, transformant ce qui à première vue semble être un documentaire, en champ de bataille fictionnel donnant libre cours à la poésie.

Mais Fados était sans aucun doute un grand défi, et ce même pour Carlos Saura. En effet, dans ces précédentes oeuvres musicales, telles que Flamenco ou Tango, la musique s’accompagnait naturellement de la danse qui lui est propre, créant une symbiose extraordinaire. Le fado, quant à lui, a été privée de danse à ses débuts : lors de sa naissance au XIX ème siècle dans les quartiers populaires de Lisbonne, le fado dansé était jugé trop provocateur et obscène par les autorités, et sa danse alors interdite. Cette amputation aura malgré tout un bon côté : l’excellence du chant dans le fado est impressionante. Il est rare d’entendre des chanteurs qui maîtrisent à ce point leur voix. Des chanteurs, les fadistas, qui s’emportent dans leur musique, et les yeux fermés, exposent un son d’une pureté presque surnaturelle. Carlos Saura devait donc relever le défi de mettre en scène une musique qui se chante les yeux fermées, sans accompagnement de danse aucune.
Ses recherches ont été fécondes, car en se basant sur les quelques documents d’archives qui existent sur la danse des premiers fados, les choréographes Patrick de Bana, Pedro Gomes et Carlos Saura lui-même ont décidé de la recréer, en tenant compte de l’évolution qu’elle aurait pu subir jusqu’à nos jours. La danse a donc été réintroduite. Mais comment la mettre alors en scène aux côtés du fado contemporain ?

Pour cela, Saura fait appel au dispositif qu’il a petit à petit mis en place dans ses précédents musicaux et qui toujours en évolution, repousse sans cesse ses propres limites au-delà de la perfection. Il s’agit de filmer sur une scène nue les artistes. Autour d’eux, trois éléments de base : des miroirs ; des grands panneaux aux couleurs affirmées ; des projections d’images fixes et en mouvement.

Les miroirs sont chers à Saura. Présents depuis son premier film musical Noces de Sang (1981), il réussit à rendre invisible l’équipe de tournage quand il le souhaite, en jouant avec la perspective. Le fantasme du voyeurisme et de la caméra-cachée est à nouveau présent dans Fados, mais l’objectif finit par se dédoubler ici, documentaire et fiction se confondant une nouvelle fois.

 

   

Les panneaux colorés sont arrivés en deux temps dans la filmographie de Saura. Dans un premier temps, de grands panneaux formant le décor de la scène affichent pleinement la lumière blanche dans Sevillanas (1992). La couleur arrive dans Flamenco (1995), grâce au grand chef opérateur Vittorio Storaro (Dernier Tango à Paris (1972), Apocalypse Now (1979), Dernier Empereur (1987), Little Budah (1993), …). On découvre alors des couleurs fortes qui évoluent au cours du temps dans un but dramaturgique, suivant de près les sentiments exprimés par les danseurs et chanteurs. Le résultat est remarquable. Carlos Saura continue à développer cette technique jusqu’à Fados ; l’effet recherché est systématiquement réussi, la méthode se révèle atemporelle.

Les projections sont arrivées plus tard avec Tango (1998), puis Salomé (2002). Elles ont lieu sur les mêmes panneaux, où les couleurs peuvent s’afficher lors d’autres séquences. Dans ses débuts, le spectateur a pu sentir des projections hésitantes et, ne voulant pas s’imposer aux danseurs sur scène, elles restaient en retrait. Nous observons avec joie dans Fados que les deux systèmes, projection et action sur scène, réussissent enfin à se marier. Multiplication à l’infini de la danse comme un mélange de miroir et de fractale, ou bien dédoublement du personnage avec l’apparition de la ville à travers des images de Lisbonne. Les projections d’images en mouvement hésitent à présent entre prolongement de la scène et volume. Ainsi de la séquence où les panneaux se multiplient pour recréer les ruelles de Lisbonne (à travers les plans de celle-ci, projetés sur les panneaux). Le fadista Carlos do Carmo (porteur principal du projet Fados), chantant sur la scène, marche alors vers l’avant au milieu des panneaux-ruelles, tout au long d’un fabuleux plan séquence porté par un seul travelling, qui capte avec simplicité le mouvement d’une ville projetée.

Des trois techniques, cette dernière est celle qui excite le plus notre curiosité, car si la projection sur scène dans un film est un événement rare*, il est rassurant de voir comment Saura fait évoluer la technique. Elle est également le support ici des hommages rendus aux grands fadistas disparus. Passé et présent se mélangent sur scène, métaphore filée de l’essence du fado, où le temps se démultiplie, le passé devient présent et la « saudade », sentiment universel de la réflexion sur le temps, nous projette fatalement vers le futur.
 
Si nombreux ont été ceux qui reprochaient à Saura de ne pas faire des films plus sociaux, en rapport direct avec le réel, nombreux sont ceux qui à présent le remercient : il a réussi à garder ainsi la fraîcheur et netteté du point de vue sur l’instant, en dehors de tout repère temporel.
Carlos Saura continue a nous impressionner film après film, en pariant sur la recherche approfondie et méticuleuse, notamment sur Fados, où la préparation du projet a pris quatre ans. Il en résulte un film qu’on lit avec grande aisance et facilité, qui nous transporte dans l’univers du fado et des longs voyages migrateurs d’une population toujours en quête de l’avenir. L’invitation au voyage est lancée.

* Nous nous permettons de citer tout de même deux exemples incontournables : Arizona dream (1993) de Emir Kusturica et Lisboa Story (1994) de Wim Wenders, ce dernier mettant en scène un ingénieur du son à la recherche de son réalisateur perdu, au cœur de Lisbonne. Peut être que le Portugal est définitivement un pays qui invite au voyage temporel ?

Titre original : Fados

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Durée : 85 mn


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