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DVD « Les Chaussons rouges »

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Retour sur la sortie DVD des « Chaussons rouges » en version restaurée, véritable éblouissement visuel pour un film sur l´art et le sacrifice comptant de nombreux héritiers.

Dans un bonus du DVD, Martin Scorsese, grand admirateur du film, explique combien sa restauration fut délicate. Adeptes du Technicolor trichrome qu’ils avaient déjà expérimenté dans Le Colonel Blimp et Le Narcisse noir, Michael Powell et Emeric Pressburger utilisèrent cette caméra spécifique, entraînant trois négatifs noir et blanc qui enregistraient chacun une couleur primaire, ensuite synchronisés au moment du tirage. A l’arrivée du procédé en 1932, les couleurs irréelles flambèrent sur les écrans et explosèrent les codes du réalisme, imprimant sur nos rétines quelques-uns des objets phares du cinéma classique : la route de briques jaunes du Magicien d’Oz, les collants verts d’Errol Flynn dans Robin des bois, mais aussi les fameux Chaussons rouges de Victoria Page… Les couleurs avaient été ternies à cause de la détérioration de la pellicule, qui s’était aussi rétrécie avec le temps, rendant l’image floue. Opérée numériquement, la restauration des Chaussons rouges permit de corriger les défauts qui s’étaient fixés sur les éléments d’origine : rayures, moisissures, et autres salissures avaient en effet endommagé plus de 500 000 photogrammes.

A l’origine des Chaussons rouges se trouve Alexandre Korda. En 1937, le réalisateur britannique (Rembrandt, Le Voleur de Bagdad), souhaite acquérir les droits de la biographie de Nijinski, danseur et chorégraphe russe. Il demande à Emeric Pressburger de se charger de l’adaptation, mais le projet tombe à l’eau. En 1948, quand Pressburger et Michael Powell décident de faire un film qui ne soit pas connecté à la guerre, ils reprennent le projet entre temps devenu Les Chaussons rouges, qui naîtra grâce à une étroite collaboration avec les danseurs chorégraphes, musiciens et scénographes. Moira Shealter, danseuse réputée au sein du ballet Sadler’s Well repérée par Powell, finit par accepter d’incarner l’héroïne, Victoria Page. Léonide Massine et Ludmila Tcherina, danseurs de renommée internationale, rejoignent également le projet. Anton Walbrook incarnera quant à lui Boris Lermontov, impresario tyrannique de la troupe.

L’histoire de Victoria Page, son rôle dans le ballet des Chaussons rouges tiré du conte d’Andersen, son histoire d’amour avec le musicien de la troupe, permet à Powell et Pressburger de livrer un questionnement sur l’art. Est-il conciliable avec l’amour ? Pourquoi danse-t-on ? L’art est-il la vie ou n’en est-il qu’un prolongement ? Jusqu’où doit-on se livrer à son art ? Plastiquement, le film est une splendeur. Le rouge éclatant des chaussons fait écho à la chevelure rousse de Victoria, comme taillée pour le technicolor. Mais ses chevilles enrubannées terminées par ses fameuses pointes rouges ont beau virevolter sur le plancher, l’atmosphère du film a quelque chose de pesant. Sur scène, lorsque Victoria entrevoit les visages de Lermontov et Julian à la place de celui du cordonnier machiavélique, c’est aussi le portrait d’une femme sous influence qui se dessine, partagée entre son amour pour un chef d’orchestre et son amour pour l’art, personnifié par Lermontov, dont le regard autoritaire et les jugements sans appel influencent ses gestes. La légèreté et la grâce sont ainsi mises à mal, sous le regard des hommes. Elles sont aussi lestées par la surcharge formelle du film, dont le carcan de toiles peintes aux teintes à la texture épaisse, les décors signés Hein Heckroth semblent emprisonner les personnages. L’envol finit par retomber lourdement sur le bitume carton-pâte de Monte-Carlo… « Poésie du mouvement », le ballet est ici un art splendide mais strict, imposant au corps de se plier à ses pas et au danseur de sacrifier sa liberté. L’histoire du film se recoupe ainsi avec celle du conte d’Andersen, dans lequel l’héroïne, manipulée par ses chaussons, est condamnée à danser jusqu’à sa mort comme une marionnette.

« Vous danserez et le monde suivra. »

Quête de la perfection et rapports de domination entre maître et élève sont également au cœur de Black Swan, film sous influence des Chaussons rouges, dont il constitue en quelque sorte l’envers horrifique. Mais là où le sang séchait sur les collants comme de la peinture étalée sur une toile, ici, le corps meurtri et torturé s’expose crûment. Comme si l’obsession secrète de toute danseuse était d’atteindre la métamorphose, Darren Aronofsky file la métaphore jusqu’au bout, jusqu’à son incarnation littérale. Dans Les Chaussons rouges, l’image peinte d’un oiseau blanc surgit gracieusement après un saut de Victoria Page. Dans Black Swan, Nina Sayers (Nathalie Portman) devient le cygne noir qu’elle incarne : des plumes poussent sous sa peau, ses yeux s’injectent de sang. Avec Black Swan, film d’horreur fébrile, Aronofky matérialise concrètement un fantasme fantastique, et le transforme en cauchemar. Autre point commun : les deux films donnent vie à l’univers mental de la danseuse, particulièrement fécond, qu’il s’agisse des projections de Victoria ou des visions mortifères de Nina. Dans Les Chaussons rouges, l’incroyable scène de ballet, morceau de bravoure de dix-sept minutes, n’est pas filmée d’un point de vue frontal. Le cinéma délivre l’espace scénique de ses contraintes, qui acquiert de la profondeur, s’ouvre à de multiples décors, et laisse place aux projections imaginaires de Victoria, permettant au spectateur de s’immerger à la fois dans le ballet et dans l’inconscient de la danseuse.

Darren Aronofky n’est pas le seul à s’être emparé des Chaussons rouges… Francis F. Coppola avec Tetro, Brian De Palma avec Phantom of Paradise, Martin Scorsese avec Shutter Island (où l’on dévale un interminable escalier en colimaçon…) : le nouvel Hollywood a largement salué l’influence du film sur leur propre œuvre. Une génération animée par le désir de créer en toute indépendance tout en appartenant à l’industrie hollywoodienne, de satisfaire fidèlement ses désirs créatifs sans vendre son âme au diable. Le film de Powell et Pressburger appelle le spectateur à se laisser envoûter par l’art à son tour : comment de pas saisir la paire de ballerines rouge, symbôle de liberté mais en même temps d’asservissement à l’art, deux fois tendue face caméra par le grimaçant Léonide Massine?

Bonus

L’édition DVD Carlotta comporte également des rencontres avec les collaborateurs du film, un entretien avec Thelma Schoonmaker, veuve du cinéaste et monteuse de Martin Scorsese, ainsi qu’un reportage autour de l’univers du ballet que restitue le film.

 

 


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