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DVD « La Couleur des sentiments »

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La sortie en salles de « La Couleur des sentiments » de Tate Taylor nous avait permis de découvrir un film beau et sincère. Sa récente sortie en DVD, le 29 février, est l´occasion de faire un nouveau retour sur cette oeuvre qui en appelle d´autres.

D’un livre un film

L’intérêt, lorsqu’un film remporte un franc succès auprès du public, tient à tout le mécanisme que cette réussite va générer autour de lui. Alors quand il s’agit de l’adaptation d’une œuvre littéraire, le public court immédiatement à la rencontre d’un roman désormais en tête des rayons de magasins. Aux yeux du spectateur devenu lecteur, le bouquin paraît forcément moins charmant qu’il ne l’est car le spectateur, lui, a déjà toutes les images en tête. Le cinéma, pour le coup, limite l’imagination. Soit. Il est ainsi légitime de s’interroger sur cette adaptation, à savoir ce que le film peut apporter de plus à un roman qui semble, lui, déjà tout contenir. Peu de choses, sûrement, car le film semble plus avoir à y perdre qu’à y gagner. Le roman ne se contente pas de contextualiser, il pose une véritable ambiance, faite d’allusions et de références qui ne rendent pas seulement compte d’une époque mais qui la font revivre. On s’attache vite et solidement aux personnages et le film, en nous permettant de mettre des visages dessus, met en avant des interprètes incroyables. Le roman de Kathryn Stockett a été publié en 2009, le film éponyme de Tate Taylor est sorti en 2011 et, à l’heure d’aujourd’hui, Octavia Spencer a remporté l’Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle tandis que Viola Davis a été plusieurs fois nominée en tant que meilleure actrice.

Revenir sur le parcours de ce film qui a autant marqué les esprits implique de remonter encore plus loin, en essayant de dresser un parallèle pas seulement avec le roman dont il est issu mais avec une œuvre plus antérieure, devenue culte : cinquante années se sont en effet écoulées depuis la sortie de To Kill A Mockingbird, roman d’Harper Lee publié en 1961 et adapté l’année suivante au cinéma par Robert Mulligan. Il met en scène Tom Robinson, jeune homme noir accusé, jugé puis condamné à tort du viol d’une jeune femme blanche. C’est Atticus Finch qui sera chargé de le défendre et de prêcher la tolérance aux générations futures. Alors que To Kill A Mockingbird constitue une œuvre culte pour de nombreux lecteurs et cinéphiles, La Couleur des sentiments semble être en passe de le devenir.

Traiter du racisme et de la ségrégation raciale n’a rien de nouveau. Ce n’est pas que le sujet soit trop ambitieux, mais c’est qu’il a été beaucoup traité, autant dans le domaine littéraire que tout au long de l’histoire du cinéma. Il en résulte des films sans saveurs (dont le récent Le Secret de Lily Owens de Gina Prince-Bythewood, sorti en 2009) et d’autres qui attirent toutes nos faveurs (ceux dont on parle ici, mais beaucoup d’autres encore). Voici comment Octavia Spencer s’est préparée au rôle de Minny Jackson : « En regardant le documentaire sur le mouvement des droits civils des Afro-Américains, Eyes on the Prize, j’ai dit à Tate qu’il était indispensable que tous les gens en-dessous de quarante ans voient ce film parce que petit à petit, tout cela allait leur être étranger. C’est comme ça que j’ai été capable de rentrer dans l’état d’esprit, dans la mentalité de 1963. J’ai également déjeuné avec Myrlie Evers, la veuve du leader des droits civils, Medgar Evers. C’était surréaliste, c’était comme si j’étais capable de traverser les époques et de rencontrer une icône pour, aujourd’hui, le remercier » (1).
 
 

Aibileen et Mae Mobley dans La Couleur des sentiments

 
Films sincères, films nécessaires

Les ressemblances qui lient ces œuvres expriment, à des dizaines d’années d’écart, une même nécessité : celle de ne jamais oublier. Les deux romans, comme les deux films, se correspondent, témoignent d’une évolution qui se poursuit de l’un à l’autre. Alors que l’action de To Kill A Mockingbird se situe en 1930 dans l’Alabama, celle de La Couleur des sentiments se situe elle aussi dans le Sud des États-Unis, mais au sein du Mississipi du début des années 1960. Quand l’un (To Kill A Mockingbird) est l’annonciateur de changements à venir concernant les droits des Noirs, l’autre (La Couleur des sentiments) marque les prémisses de ces bouleversements qui vont prendre de plus en plus d’ampleur, devenir de plus en plus concrets.

L’atout majeur du roman de Kathryn Stockett réside dans le relief qu’elle donne à son histoire. Outre le côté crédible, ses allusions directes à des événements ou à des personnages ayant réellement existé renforce cette volonté de mettre en scène un certain type de mentalité, et les actes qui en découlent. Référence est ainsi faite à l’assassinat de Medgar Evers, événement que l’on suit à travers les yeux d’Aibileen, jetée hors du bus en pleine nuit car il est alors devenu trop dangereux, à ce moment-là, de transporter des Noirs. Point par point, chapitre après chapitre, la mentalité profonde du Sud est analysée, disséquée, pointée du doigt. Nous est ainsi montré un état d’esprit ancré, englué même, dans des traditions conservatrices, défenseuses du seul et même principe : « séparés mais égaux ».

Rosa Parks est évoquée à maintes reprises, son seul nom ravivant l’espoir. Martin Luther King va quant à lui marcher sur Washington. John Kennedy, à la fin de l’année 1963, est assassiné. Autant d’événements qui font vivre l’Histoire et incarner le récit de Kathryn Stockett. Le film, malgré lui, n’arrive pas à retranscrire de manière si habile l’atmosphère de cette époque. Habiles, également, les clins d’œil que Stockett lance constamment au roman d’Harper Lee, dont elle subit indéniablement l’influence. La beauté de personnages comme Skeeter dans La Couleur des sentiments et Atticus Finch dans To Kill A Mockingbird tient à leur condition de héros modestes. Loin d’être une tâche aisée, placer tout le monde sur un même pied d’égalité va exiger des années de combat. Si leur liberté est compromise, c’est de par le risque que prennent les personnes blanches à vouloir instaurer un lien avec les personnes noires. Les Noirs et les Blancs sont comme les pions d’un jeu d’une même société qui ne doivent pas se frôler. Chacun reste à sa place.

 

Atticus Finch et Tom Robinson dans To Kill A Mockingbird

Voix noires, voix blanches

Il faut encore saluer le procédé qu’emploie Stockett quant à la forme même de son récit. Ce que le montage ne propose pas dans le film, la structure du livre, elle, le fait, organisant un vaste champ de points de vue qui ne se limite pas au regard d’une Blanche mais privilégie la subjectivité de deux domestiques noires. Points de vue toujours fictionnels, car c’est finalement l’auteure, la blanche Kathryn Stockett, qui s’exprime. En écrivant successivement pour Skeeter, Aibileen et Minny, Kathryn Stockett prend le risque d’écrire non pas « au nom de » mais « à la place de » deux femmes noires des années 1960. Une tentative qui a su lui attirer bon nombre de reproches mais où l’auteure réussit néanmoins. Avec brio, même. On regrette le peu de recherches et de richesses formelles de la part de l’adaptation cinématographique.

Néanmoins le film fonctionne, adopte le ton juste. Ce qui est remarquable, aussi bien dans La Couleur des sentiments que dans To Kill A Mockingbird, c’est cette capacité à faire exister des couples de personnages que tout (la couleur de peau, surtout) semble opposer de prime abord. Ces relations métissées sont intolérables pour les conservateurs et c’est en secret que les rapports entre les Noirs et les Blancs doivent évoluer. Certains moments sont mémorables, comme les instants volés entre Aibileen et la petite Mae Mobley. La tolérance est un principe qui s’enseigne dans l’ombre et c’est en cachette que la bonne Aibi conte à Mae Mobley des histoires secrètes mélangeant, sur une même palette, toutes les « races », toutes les couleurs. Et la plus grande peur d’Aibileen, c’est qu’en grandissant, ce petit cul blanc devienne aussi intolérant et intransigeant que ses parents. Car ce que les deux films mettent clairement en avant, c’est le problème de l’éducation.

De manière remarquable, le livre d’Harper Lee et le film de Robert Mulligan mettent en avant un personnage animé d’une force incroyable : Atticus Finch. Il considère Calpurnia, une domestique noire, comme faisant entièrement partie de la famille, et c’est avec une méthode moderne qu’il enseigne à ses enfants le respect et la tolérance, au-delà de toute différence de couleur de peau. Ce personnage des années 1930 est indéniablement en avance sur son temps. C’est également le cas de Skeeter, qui, une trentaine d’années après Atticus Finch, représente la femme moderne du début des années 1960. Son personnage est adroitement construit, habilement pensé : rien ne semble entraver la soif de liberté qui l’anime, lui permettant de prendre des risques, qui l’essoufflent certes, mais l’enrichissent également. La mentalité des Blancs de Jackson, dans le Mississipi, constitue une entrave à l’épanouissement de la jeune femme, qui n’a d’autre solution que de prendre son envol, quittant ainsi sa campagne pour New York.

Un reproche que suscite le film concerne l’aspect manichéen évident, presque caricatural, de ces mondes qui s’opposent. Le petit groupe de bourgeoises conservatrices mené par le bout du nez par Hilly Holbrook est hyper stéréotypé, faisant passer ces femmes pour des hyènes enragées. Mais, heureusement, tout n’est pas soit blanc, soit noir. Et le livre nous le prouve en rompant les limites de cet esprit manichéen dans lequel le film de Tate Taylor s’est abusivement perdu. Kathryn Stockett stoppe la caricature trop facile et ne cloisonne pas ces femmes ; dans le roman, il est permis à chacunes d’évoluer, dans le film, elles sont figées. Une des raisons pour lesquelles ces œuvres ont marché et marchent encore, c’est parce qu’elles ont permis, depuis toujours, de croire au changement.

Chacun à sa manière, La Couleur des sentiments et To Kill A Mockingbird dressent un procès à la société. Et quand la question est posée à Viola Davis, sur le danger que tout soit oublié, elle répond que « oui, l’oubli est un vrai danger et c’est très important que ce ne soit pas oublié parce que je ne crois pas aux secrets. Il y a beaucoup de répliques qui me sautent aux yeux dans le film. Il y en a une, lorsque Skeeter dit : «  As-tu déjà rêvé d’être quelqu’un d’autre ? ». Et aussi, la réplique, à la fin : « Personne ne m’a jamais demandé ce que ça faisait de me sentir moi-même ». Je pense qu’on apprécie les privilèges que l’on a aujourd’hui tout en ignorant comment ils sont nés – on les considère comme acquis, comme un fait naturel. Des gens ont sacrifié leurs rêves et leurs espoirs afin que les membres de cette jeune génération aient le privilège d’aimer qui ils veulent, de rêver, et que chacun soit ce qu’il a envie d’être. » (1). Un jour, ce sera différent.

Aujourd’hui, le Président des États-Unis est noir et sa femme, Michelle Obama, encense le livre de Kathryn Stockett comme le film de Tate Taylor. C’est comme un aboutissement, le point culminant de tout un combat. Un hommage, en quelque sorte. À tous ces Noirs qui ont dénoncé leurs conditions. À tous ces Blancs qui les ont entendues. Et si ces œuvres sont nécessaires, ce n’est pas seulement pour lutter contre l’oubli, mais surtout parce qu’il reste encore beaucoup à faire.

Atticus Finch serait fier de ses enfants.

DVD édité par Touchstone – Sortie le 29 février 2012.

(1) Dossier de presse La Couleur des sentiments, interviews génériques de Viola Davis et Octavia Spencer.
 


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