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DVD « Il était une fois en Anatolie »

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Nuri Bilge Ceylan transforme la recherche d´un cadavre en réflexion sur la condition humaine. Grand prix au Festival de Cannes.

Plan fixe. A perte de vue s’étendent les steppes d’Anatolie – qui servaient déjà de décor à Kasaba et Nuages de mai – noyées dans l’obscurité. Soudain, une lumière perce les ténèbres et éclaire faiblement l’horizon. Trois véhicules se frayent un chemin entre plaines et collines, puis s’immobilisent. « C’est ici ? », demande l’un des passagers. Son interlocuteur tergiverse. Oui, non. Dans son souvenir, il y avait un arbre en forme de boule. Ce doit être un peu plus loin, en contrebas. Les voyageurs soupirent, remontent à bord et poursuivent leur errance nocturne.

Que cherchent-ils ? Il faudra un certain temps avant que Nuri Bilge Ceylan ne se décide à nous apporter une réponse. Mais peu importe : l’intrigue policière est rapidement éclipsée au profit des conversations, souvent superficielles, quelquefois profondes, entre les membres du microcosme qu’il met en scène. Un commissaire, deux policiers, un jeune médecin et un homme menotté cohabitent dans une même automobile, dont l’étroitesse paraît exacerbée par l’immensité des étendues désertiques d’Anatolie. Pour meubler le temps qui s’écoule avec une infinie lenteur, ils discutent, de tout et de rien. Surtout de rien : un policier prétend avoir mangé un yaourt de buffle, à deux pas du commissariat. De buffle, vraiment ? Pour un peu, on pourrait se croire dans une pièce de Samuel Beckett. Soudain, la caméra de Nuri Bilge Ceylan se fige, comme paralysée par le regard ténébreux de l’individu menotté. Ce dernier est accusé de meurtre et a promis au commissaire de le guider jusqu’à la dépouille de sa victime. Mais il fait nuit, rien ne ressemble plus à un arbre qu’un autre arbre, à un champ qu’un autre champ. Ce n’est donc pas Godot, mais un cadavre que recherche cette fine équipe d’hommes de loi moustachus. Une quête funèbre et monotone qui ne prendra fin qu’au lever du soleil.

 
Dans cette première partie d’Il était une fois en Anatolie, le réalisateur gravite autour de son sujet sans le toucher du doigt. La mort plane, elle occupe les esprits et les conversations, mais jamais le corps recherché avec tant de détermination n’est explicitement évoqué. D’autres défunts tourmentent les personnages : le procureur ressasse l’histoire d’une belle jeune femme qui avait prédit son décès plusieurs mois avant qu’il ne subvienne ; le maire d’un village voisin souhaiterait construire une nouvelle morgue dans le cimetière local ; les hommes de loi décrivent leurs semblables comme « des gens bons ou mauvais, impossible de savoir », qui peuvent à tout moment vous mettre une balle entre les deux yeux. L’éclairage lui-même donne aux visages des personnages un teint jaunâtre et cadavérique. Ironie du sort : une fois retrouvée, la dépouille embarrasse les policiers. Elle ne tient pas dans le coffre de la voiture, il faut l’envelopper dans une couverture de fortune et attendre qu’une place se libère à la morgue. Les formalités administratives qui accompagnent le rapatriement du cadavre prennent une tournure comique pour le moins inattendue dans cette œuvre méditative et contemplative.

Le septième long métrage du cinéaste turque déploie une réflexion sur la nature humaine et la part de culpabilité qui sommeille en chaque être, relayant au second plan les relations familiales ou intimes qui nourrissaient jusqu’alors son œuvre. L’obsession du procureur pour la mystérieuse défunte, les paroles en apparence insignifiantes échangées pendant plus de deux heures par les personnages entrent finalement en résonance avec le crime commis : Nuri Bilge Ceylan sonde l’âme humaine, questionne la cruauté, l’amour, la pureté. Comment ne pas citer cette scène centrale, au sens propre comme au figuré, qu’est l’apparition de la fille du maire ? Alors que la troupe épuisée se réfugie dans un village isolé, une panne d’électricité plonge les personnages dans l’obscurité. Surgit alors, dans un halo de lumière quasi-mystique, une jeune femme portant une bougie et des verres. Devant son visage gracieux, les convives restent pétrifiés. Le meurtrier, lui, éclate en sanglots. Preuve que l’image de la Femme avec un grand F hante ce film pourtant dominé par des figures masculines. « Quand vous rencontrez un sac de nœud, cherchez la dame », confie le commissaire à ses collègues. A la fois symbole de pureté et responsable de tous les maux (l’assassinat aurait pour origine un adultère), le sexe faible jouit d’un statut ambigu, cristallisé par le plan interminable d’une pomme – fruit défendu – emportée par un cours d’eau. L’affiche du film ne représente-t-elle pas une femme de dos, dressée face à un paysage désertique qui s’étend à l’infini ?

 

 
Mais c’est le personnage du médecin (excellent Muhammed Uzuner), être sceptique et peu loquace, qui incarne le mieux le mystère de la condition humaine en apportant un éclairage nouveau à l’histoire du procureur. Et si la mort de la jeune femme dont ce dernier ne cesse de parler n’avait rien d’accidentelle ? Chez Nuri Bilge Ceylan, la frontière entre humanité et monstruosité n’est pas aussi aisée à tracer qu’on pourrait l’imaginer. Le procureur en obtiendra d’ailleurs la preuve à ses dépends. Si Il était une fois en Anatolie est le récit d’une quête, la route parcourue par les personnages reflète avant tout leur cheminement intellectuel, l’ébranlement progressif de leurs repères. C’est sur une question laissée sans réponse que se clôt le film, preuve que la nuit n’a pas encore été entièrement dissipée par la lumière du jour.

Bonus

Making-of : Nuri Bilge Ceylan est un grand directeur d’acteurs. Pour ceux qui en douteraient encore, rien ne vaut le visionnage de ce making-of plutôt pertinent, qui insiste sur le travail méticuleux (acharné, diraient certains) accompli avec les comédiens. « Il nous pousse dans nos retranchements », explique Muhammed Uzuner. Voix, positions, dialogues… Tout est répété avec une précision que l’on pourrait qualifier de chirurgicale. Le résultat est là.

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