DVD « Cagliostro » de Richard Oswald

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Potemkine Films offre une seconde jeunesse au mystérieux « Cagliostro ». Cette bien belle édition, agrémentée d’un livret de 28 pages et de deux bandes sonores, est elle appuyée par un film de qualité ?

Réalisé en 1929 en France par un Allemand et produit par des Russes, Cagliostro a tout du trésor enfoui redécouvert par des archéologues désireux de faire partager leur conquête à la cinéphilie française. Durant à l’origine presque deux heures, ce Cagliostro, ayant traversé péniblement plus d’un demi siècle, se retrouve privé d’une bonne partie de ses séquences. Le spectateur du 21ème siècle devra donc se contenter d’un maigre moyen métrage de 60 minutes.

Biopic romancé de Joseph Basalmo,  alias Cagliostro – personnage popularisé par Alexandre Dumas –, ce film du pourtant très germanique Richard Oswald n’appartient ni à la case expressionniste, ni à celle du kammerspielfilm. Dans cette version raccourcie, Cagliostro porte sagement les stigmates d’une narration droite et pure, matérialisés par une lumière douce qui ne tranche jamais les contrastes ombres/lumières, comme pouvait le faire par exemple les classiques de Murnau.

Cagliostro, devin tout puissant

Le film dépeint avec beaucoup de soin l’étrange individu qu’était Joseph Basalmo. Ses deux principaux visages – Basalmo le mari aimant / Cagliostro le sorcier manipulateur – sont montrés avec une maitrise que les cadrages et le scénario propulsent au firmament de la peinture psychologique.

Des plans, on retiendra les plus larges, moins prétextes à la présentation de plateaux de tournage fastueux qu’expressions pures de décors-prisons dans lesquels errent les différentes classes sociales parisiennes d’une fin de 18ème riche en évènements. Cagliostro représente – dans la première partie – le mage surhumain traversant ces multiples cadres hiérarchiques. De la pauvreté des foules jusqu’aux richesses de la cour, seul Cagliostro décide des réels mouvements des différents protagonistes parisiens. La jeune – naïve et lascive – Anne de la Motte sera la première et principale victime du magicien vampirique. Du plus bas des statuts (par ailleurs injustifié, Anne étant la descendante d’Henry II), elle grimpera rapidement, grâce à Cagliostro, un surréaliste et anachronique ascenseur social. Le héros semble manipuler absolument tout : la révolution, les aristocrates, allant même jusqu’à « plier » le film d’un pouvoir semblant défier toute logique narrative.

Ces excès paraîtraient extravagants et abscons sans les soutiens cinématographiques évoqués plus haut. Les rares – mais captivants – passages où la magie de Cagliostro s’exprime puisent dans les plus belles expérimentations de l’avant garde française. Des superpositions, une double temporalité exprimées en un seul plan… Aucun doute : Dulac, Delluc et Epstein ne sont plus très loin…

Une magie qui s’évapore

Hélas, la brièveté de ces séquences ramène le spectateur à la dure réalité d’un film qui se perd peu à peu dans une tiédeur et une indécision dépourvues de toute poésie. Par respect pour les qualités du film de Richard Oswald, nous imputerons néanmoins ces défauts aux séquences perdues.

On ne peut tout de même s’empêcher d’évoquer les platitudes imposées par la multitude d’embranchements esquissés par la trame de ce bout de film. Romance légère et ratée, semi intrigue politique… Mais surtout magie d’une première demie heure transformée en eau de boudin par une conclusion adoptant un contrepoint virile et héroïque en inadéquation totale avec l’onirisme puissant du passage sur Paris. Cette bifurcation vers une aventure italienne envahie par de malfaisants inquisiteurs demeure incompréhensible. Le mysticisme presque gilliamien du début est remplacé par une historicité boiteuse qui perd de vue la beauté exaltée des séquences parisiennes.

Bonus

Même si Potemkine Films a globalement fait du bon travail, on regrettera la malencontreuse greffe du trip hop DJ Cam sur Cagliostro, tant cette bande sonore gagne à être écoutée indépendamment des images du film.
Heureusement, Potemkine a prévu un beau bouclier, susceptible de contrer toute protestation quant aux ajouts musicaux de ce travail de restauration : le distributeur propose en alternative au trip hop de DJ Cam les plus classiques – mais bien plus appropriées – compositions au piano de Matthieu Regnault.
Cerise sur ce gâteau honorablement garni : un livret de 28 pages comportant des textes de Marcel Carné (qui travailla comme assistant photo pour le film) et de Bernard Eisenschitz , historien et critique de cinéma.

Edité chez Potemkine Films.


 
Photos : © Tous droits réservés


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