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DVD Breathless de Yang Ik-Joon

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Réalisé en marge de l´industrie cinématographique coréenne avec une énergie démentielle, « Breathless » révèle la fougue et le talent de Yang Ik-Joon, acteur-réalisateur attachant et frondeur.

Difficile d’être auteur coréen ces dernières années tant la concurrence, issue d’une nouvelle vague foisonnante et passionnante, peut paraître féroce. Quelque part entre le génie de Bong-Joon Ho (Mother), l’énergie de Park Chan-wook (Old Boy), la sensibilité de Kim Jee-woon (2 Sœurs) et le cinéma enragé de Na Hong-jin (The Chaser), Yang Ik-Joon participe au dynamisme incroyable du cinéma coréen en se faisant élégamment remarquer avec Breathless. Ce premier film, dans lequel Ik-Joon s’accapare les deux côtés de la caméra, est pourtant produit avec sobriété par le circuit indépendant coréen. Etrange parcours pour un film dont le principal écueil réside probablement dans sa difficulté à se démarquer thématiquement et esthétiquement de l’ensemble de la nouvelle vague coréenne, décidemment portée sur la violence familiale. De cette distance prise avec un cinéma peut-être plus mainstream, résulte un budget serré et un rendu numérique finalement superbe et incroyablement maîtrisé pour un premier long métrage.

Film social et sociologique, Breathless centre son récit autour de Sang-Hoon, petit voyou asocial qui ne peut communiquer qu’à travers la violence verbale et physique. Interprété avec un curieux mélange de tristesse et d’agressivité par Yang Ik-Joon, Sang-Hoon est placé, dans Breathless, au centre d’une imperturbable chaîne de violence qui contamine tous les personnages du film. Bien loin de construire une véritable intrigue et un quelconque suspense, Breathless préfère étudier, sous l’angle du naturalisme le plus strict, les différents rapports entre les protagonistes. Tous semblent corrompus par la violence de leur propre histoire familiale et endossent simultanément le rôle de bourreau et de victime. Cette dualité qui semble s’enraciner au plus profond de l’individualité coréenne, est cristallisée dans le personnage du jeune frère, dont la fragilité complexe se noie dans une violente crise identitaire. Sang-Hoon, lui, vit dans la haine constante de son père et ne peut désormais se construire que sur un seul mode : celui de l’agression. Ainsi, lorsque celui-ci rend visite à son neveu, c’est à coups de prises de catch, d’insultes et de remontrances qu’il exprime son attachement.

Cette description acerbe de la société coréenne et de ses rapports familiaux malades, est joliment appuyée par la réalisation chirurgicale de Yang Ik-Joon, quand bien même celle-ci exprime le désordre mental des personnages ainsi qu’une brutalité naturaliste rare. Filmé caméra épaule pendant plus de deux heures, Breathless empoigne les personnages de ses longues focales comme autant de coups portés par Sang-Hoon sur la quasi-intégralité du casting. Entre rage existentielle et tendresse cryptée par une violence atavique, le film d’Ik-Joon adopte une structure narrative et visuelle qui confine parfois à l’anarchie (flashbacks, montage alterné, action volontairement illisible) et s’épanouit sous l’œil d’une caméra extrêmement nerveuse, même lorsqu’elle se veut contemplative. Les ruptures de tons constantes (l’humour coréen toujours aussi insaisissable) viennent encore nourrir ce sentiment d’instabilité permanent. Le montage surdécoupé et virevoltant lors des très efficaces scènes d’action, peut ainsi laisser place à tout moment à un style documentaire presque nostalgique où la caméra bourdonnante capte des instants plus apaisés.


Breathless troque d’emblée la linéarité d’une structure classique tournée vers le dénouement contre un rythme volontairement déséquilibré, et qui peut parfois s’avérer indigeste. Ik-Joon n’évite pas certaines redondances stylistiques et pêche par un manque de concision, nuisant légèrement à l’impact de l’ensemble. Impossible cependant de ne pas remarquer l’énergie déployée dans chaque séquence de Breathless. Sans atteindre, dans un registre proche, la maestria de The Chaser (qui lui aussi stigmatisait les travers d’une société schizophrène), Ik-Joon dépeint la pire des violences avec une étrange poésie, faite de fatalisme et de blessures d’enfance. Une atmosphère de vanité déconcertante se déploie alors sur des personnages condamnés, semble-t-il, à reproduire maladivement leurs propres traumas. Le poids de la virilité comme comportement et rôle social n’est pas étranger aux agissements parfois maladifs décrits avec justesse par Yang Ik-Joon. Cette fragile violence qui fait de Breathless un moment essoufflant, irrésolu mais captivant jusque dans son final humaniste. Simple et beau.

Bonus

Edité en France par Potemkine et Agnès b., le dvd de Breathless très sobre dans son contenu ne propose qu’un bonus à proprement parlé. Il s’agit d’une présentation du film par le critique Charles Tesson qui propose un début d’analyse et un certain nombre de pistes pour aborder le métrage de Ik-June et le replacer dans son contexte national. Cet intéressant module de vingt minutes est cependant réservé de préférence aux spectateurs ayant déjà visionné le film et ne mérite pas vraiment son appellation de "présentation".


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