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Donoma

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Sort enfin en salle – hélas à une toute petite échelle – ce fameux film auto-produit pour seulement 150EUR. Verdict ? Le film français le plus dense, labyrinthique et romanesque depuis « Comment je me suis disputé ».

Les cinéphiles habitués de Facebook ont de source sûre déjà croisé la route de Donoma. Il est même tout à fait probable que beaucoup d’entre eux comptent depuis plus d’un an parmi leurs « friends » un ou plusieurs membres de la « Donoma team ». Auquel cas, les dix-huit mois ayant précédé la sortie en salle du premier long métrage de Djinn Carrénard auront été l’occasion de suivre l’épopée que fut, depuis sa présentation cannoise en 2010, l’entreprise de distribution du film. De cette programmation remarquée à l’ACID à sa sélection dans de nombreux festivals de par le monde (Ouagadougou, Londres, New York, Pusan…), de la présentation d’une copie de travail pour les projections de presse à la consécration d’une diffusion  de sa version définitive en avant-première au Grand Rex, le 5 novembre dernier, puis d’une tournée promotionnelle en bus à travers la France durant les quinze jours précédant cette sortie nationale, la trajectoire de Donoma fut, par le prisme du réseau social, celle d’un authentique feuilleton.

Longue campagne promotionnelle – comme le film, entièrement autogérée – qui n’aura d’ailleurs pas manqué d’en agacer certains (réaction légitime), instaurant par moments le sentiment d’un enthousiasme un peu suspect : l’absence de budget d’un film justifie-t-elle ce tintamarre, une telle « invasion » du plus efficace et incontournable système de communication moderne ? Question à laquelle cette critique se gardera de répondre. Parce que son signataire confessera n’avoir que peu pris acte de cette campagne avant sa propre découverte du film. Mais surtout parce que la seule chose qui importe vraiment maintenant, en ce jour de sortie de Donoma (dans vingt-six salles sur l’entièreté du territoire, ce qui n’est pas mal), eh bien c’est Donoma, justement, le magnifique film qu’il s’avère être avant tout. De ces œuvres où l’on pressent assez vite, dès les premières scènes, la riche réserve de surprises, coups de Trafalgar, glissements de terrain et pas de côtés qu’une seule (ni même deux) vision ne peut suffire à comptabiliser.

Me pregunto

 

Ceci dit

Donoma est présenté par son auteur comme un film « autour de l’amour ». Si les trois histoires distinctes et à peine croisées qui constituent sa fiction ne contredisent pas cette définition, quelque chose invite pourtant, lors de la découverte du film, par l’expérience même des scènes, à contourner cette ligne trop claire, se méfier d’une explicitation ne seyant pas si évidemment à la réalité de ce que l’on voit. Certes, dans Donoma, au départ de presque chaque histoire, boy meets girl. Certes à cette rencontre succède – presque – logiquement l’étreinte. Pourtant, ce qui au fond marque chaque scène de son empreinte est moins l’attestation de l’amour que ce qui semble insinuer, sinon son impossibilité, au moins le risque permanent d’une déroute, une trahison. Comme un brusque retour de « réel », exposant toute potentielle love story à la brûlure ce qui de toute manière fait la matière du monde, de la société, du rapport humain quel qu’il soit : l’altérité la plus pure.

Toutes les figures de Donoma sont ainsi de véritables blocs d’individualité, des présences pleines, guerrières, prêtes au combat. C’est ce qui précisément fait le charme de la première histoire, celle d’Analia, jolie prof d’espagnol trentenaire, et de Dacio, tête brûlée de dix-sept ans ne suivant son cours qu’à dessein de lui signifier sa résistance. La grande question, lorsque Analia sommera Dacio de rester à la fin du cours, sera celle de l’incident, qui, malgré sa dimension a priori improbable, son caractère hautement tabou, semble en cette circonstance précise d’ores et déjà inévitable. L’un et l’autre ont un différend à régler, sont manifestement bien armés niveau tchatche ; ne reste plus qu’à voir (et pour Djinn Carrénard à filmer, soit établir et saisir en même temps) le résultat concret, physique, organique de cette défiance à armes plus ou moins égales.

Don’t speak
 

Si de la situation découle un acte à la fois prévisible et totalement déroutant, c’est bien son cheminement qui contribue à faire de cette seule scène un petit chef-d’œuvre, le terrain d’un renversement de pouvoir que seul peut-être le Tarantino de Boulevard de la mort (2007) était parvenu à ce jour à esquisser avec un tel talent. Référence d’autant moins innocente au cinéma de l’Américain qu’ici comme là, si les faits sont bien exposés plein écran, la « situation limite » très clairement représentée, c’est la supposée distance du témoignage, l’écart du récit qui à la fois atteste la chose dans sa brutalité même et la rend acceptable sous couvert d’anecdote. Donoma, comme les meilleurs films du basterd cinéphage, est avant tout une œuvre où mythologie et mythomanie s’offrent conjointement comme écrins d’une situation contée. Mais ce qui surtout fait la grandeur de ces deux cinémas – d’origines géographique et économique certes bien distinctes –, c’est le parti-pris de Carrénard comme de Tarantino de privilégier de toute manière le visible, donner à voir le fait, le geste, qu’il soit véridique ou fruit d’une affabulation. Donoma est film de parole (d’honneur ? Quizas) mais tout autant d’images. Rien ne semble intéresser autant son auteur que la chance que reste le cinéma de donner présence à ce qui peut aussi bien être le fruit d’un pur fantasme, un imaginaire, que d’une expérience vécue.

Au royaume des borgnes…

Parce que chaque individu, chaque personnage ne vit, n’avance et ne se présente à l’autre que porté par ses convictions et visions intérieures, l’amour ne peut ici être une mince affaire, un acquis. Que Dacio et Salma sortent officiellement ensemble ne veut pas dire que ces deux-là se sont trouvés, bien au contraire. Lui, dans les rares scènes qu’ils partagent, ne manifeste jamais à son égard une curiosité égale à celle que lui inspire sa prof, faisant même preuve, lorsqu’elle ne lui concède un baiser qu’après négociation, ou le lui refuse tout simplement, d’une virulence de propos (il la traite grosso modo de petite « bourge ») faisant quelque peu douter de leur plaisir à être ensemble. Elle, dont la trajectoire spirituelle fait l’objet de la troisième histoire de Donoma, se révèle de son côté plus en phase avec Stephen, un camarade de classe de Dacio (joué par Carrénard lui même), qui partage avec elle, sinon une croyance, au moins une égale sensibilité à la question de Dieu. Est-ce à dire que Salma serait finalement faite pour Stephen ? Sans répondre ici non plus, on dira juste que décidément, dans Donoma, tout n’est pas si facile.

Et c’est pour cette raison que le film est aussi stimulant, aussi surprenant du départ à l’arrivée. Si en effet la relation humaine et amoureuse est au centre de sa fiction à trois têtes, c’est ce qui achoppe qui impulse jusqu’au bout la mise en scène. Les personnages de Donoma, nous l’avons dit, sont de grands rêveurs, débordent d’imagination. Celle-ci sera alors, tout du long, le principal obstacle à l’épanouissement des liens qu’ils cherchent à établir ou consolider. On ne compte rapidement plus les scènes (souvent hilarantes) où celui ou celle que l’on pense pur(e) comme un nouveau né se révèle le plus vieux des singes. Au vrai, tous les personnages de Donoma se définissent, davantage que par leur appartenance sociale, leur « statut », par une égale prédisposition à mener la danse autant qu’à être à leur tour mené en bateau. Chris, jeune photographe émigrée ayant décidé de faire du « premier venu » son amant et colocataire, si elle parvient sans difficulté à faire adopter à Dama son étrange et ludique jeu du silence au quotidien, brillera, à l’heure des premiers mots et des présentations tardives, par sa touchante crédulité.

Because the night
 

Sans doute parce que, comme il se dit ailleurs, « l’amour est aveugle » et que suivant la piste de cet axiome, tout acteur du jeu de l’amour est naturellement voué à la crédulité, l’adhésion un peu bête à ce que dit et veut l’être aimé. Ce serait aussi pour cette raison qu’Analia et Dacio parviennent finalement à s’« entendre », le temps d’une mémorable nuit d’apprivoisement sur le palier de l’appartement de la jeune femme. Pourquoi alors Djinn Carrénard ne parvient-il pas, se refuse-t-il obstinément à conclure ses trois histoires par cette coordination finale des projections et expériences de vie ? Puisque toute scène ou presque de Donoma semble a posteriori tenir par cette idée d’un remède au gouffre de l’altérité, pourquoi, au final, malgré sa grande drôlerie, le film semble-t-il si spleenétique, si peu apaisé quant à l’avenir commun de ses personnages ? Salma, Dacio, Dama et les autres, malgré leur charme foudroyant, ne sont-ils pas de véritables anges déchus, des figures parmi les plus solitaires et foncièrement mélancoliques que nous ait offert le cinéma français depuis des lustres ?

Melancholia

La mélancolie fait justement la matière des images de ce grand film de 150€*. Très proche des personnages-comédiens, la caméra semble moins portée par l’ambition de coller à leur énergie (école 100 % vitaliste des Dardenne) que d’observer au plus près une éloquence n’ayant d’égale que leur solitude. Si tout le monde est très bavard, dans Donoma, si les personnages principaux ne le deviennent au fond que par la grâce de leur répondant, leur aptitude à tenir la longue distance du jeu des mots, Djinn Carrénard ne se prive pas non plus de leur accorder entre deux rounds l’espace-temps propice à une échappée (plans muets dans le bus ou le métro, sur un balcon, où seuls cette fois les reliefs musicaux de Frank Villabella délimitent le degré de présence de personnages en état de relâche, peut-être de recharge).

Comme si l’ancrage des séquences avait pour arrière-monde progressivement matérialisé une perspective d’envol, de décollement de ces figures trop réelles d’une efficacité consciente de son épuisement nécessaire. Quête d’échappée à l’excédent d’incarnation laissant alors deviner en ce film un caractère assumé de support de pure(s) représentation(s). Antithèse parfaite du cinéma social (ces gens-là nous ressemblent, certes, mais préservent aussi quelque chose de bigger than life, sont trop habiles pour être communs), Donoma ne dira pas grand chose des « soucis » de ses personnages. Et quand il le fera, ce sera moins pour en faire la matière d’un compartiment plus réaliste et émotionnel de la fiction (la violence du père – espagnol – de Dacio ; le passé de réfugiée politique de Chris ; l’absence des parents de Salma, qui doit s’occuper seule d’une sœur aînée luttant contre une leucémie) que pour donner idée de la grande aventure naturaliste qui ne sera finalement pas la leur.

Donoma (Le jour est là)
 

Peu de films sont aussi réfractaires au misérabilisme et à la compassion. Dans Donoma, l’amour d’une grande sœur pour son petit frère ne l’empêche pas de privilégier son droit à se balader chez elle à poil au « devoir » de l’héberger après que sa petite amie l’ait fichu dehors. Petite amie qui plus tôt, lors de la visite d’un agent de la CAF dans le grand appartement parisien qu’elle partage – plus ou moins officiellement – avec le jeune homme, surprendra ce dernier en laissant entendre – pour augmenter leurs chances d’obtenir l’allocation – que leur cohabitation n’a tellement rien d’intime que son départ des lieux ne serait plus qu’une question de jours… A la dimension purement comique de ces scènes, s’adjoint de chaque côté de l’écran l’expression de surprise de celui/celle qui n’avait pas prévu pareille réplique. Hallucination de découvrir nos proches, supposés faire de notre bien-être leur premier souci, aussi doués pour l’infirmation de notre sécurité (sociale, amoureuse…).

C’est cette hallucination que Donoma parvient donc à provoquer à mille et une reprises. Importe moins dans ce film d’aboutir à l’étreinte, au baiser, à l’attestation d’amour ou de fraternité que de ne jamais oublier la profusion des jeux de dupe inhérents à toute palabre. Ce qui meut profondément chaque scène, plus encore que la maîtrise du langage propre à chacun, c’est plus sûrement l’épuisement pur et simple du langage, l’impossibilité finale de la réplique. Donoma n’est jamais aussi grand que lorsque, littéralement, Dacio, Dama, tous ces beaux parleurs se retrouvent in fine à courts de mots et d’arguments, juste soumis à la réalité brute de l’impossibilité, à ce moment précis, de tisser une nouvelle fable, inspirée ou non d’un fait réel.

Less ?

But !

Avant de prendre congé, un dernier mot sur la campagne promotionnelle du film. Cette sortie salle de Donoma est a priori en elle-même une victoire, celle d’un rêve de cinéma français vraiment indépendant, pensé, réalisé et distribué au-delà de toute concession. Mais au vu du résultat, de ce qu’est vraiment Donoma (rien moins que le plus grand film français de l’année, la fiction chorale le plus jouissivement labyrinthique depuis le décisif Comment je me suis disputé de Desplechin – 1996), s’impose surtout le spectacle émouvant du souffle commun d’une équipe. Le 5 novembre, au Grand Rex, suite donc à la projection de la version définitive du film, Djinn Carrénard présenta à une salle pleine de 2700 spectateurs tous les membres de la team. Ceux que nous quittions juste (les acteurs, tous excellents), celle qui depuis les a hélas quittés, ceux que nous n’avions pas encore vus. Comme rarement, l’accompagnement d’un film par tous ceux qui l’ont rendu possible apparaissait – aussi parce que le film est largement à la hauteur de sa célébration – comme le symbole le plus fort de son aboutissement. Au nom de ce souffle égal d’amitié et de créativité, c’est pour nous une réelle fierté de témoigner aujourd’hui de notre vive solidarité envers cet imparable Donoma.

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*D’aucuns ne manquent d’ailleurs pas d’émettre un léger doute concernant cette autre mythologie du long métrage au prix d’un timbre poste.

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