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Bilan du Festival Cinespaña (1-10 octobre 2010)

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Samedi 10 octobre, 20h. « La Mujer sin piano », de Javier Rebollo remporte la Violette d´or (bien méritée) de la quinzième édition du festival Cinespaña.

Samedi 10 octobre, 20h. La Mujer sin piano, de Javier Rebollo remporte la Violette d’or (bien méritée) de la quinzième édition du festival Cinespaña. George Corraface, président du jury, salue au passage ce film, dont « le minimalisme narratif laisse entrevoir le vide existentiel d’une femme, un soir », femme allant vivre une petite révolution grâce à une rencontre qui suscite en elle le désir de changer de vie. Le thème du désir aura parcouru en filigrane toute la programmation du festival, inspirant de nombreux cinéastes. Comment le raviver lorsqu’il est éteint? En s’ouvrant à l’inconnu et en s’écartant du couple traditionnel, auront-ils répondu lors de cet édition 2010.

Un obscur sujet : le désir

Peu de mots, peu de personnages, très peu de péripéties (l’intrigue se résume en une brève escapade nocturne vécue par une femme d’âge mûr) : l’émancipation vécue par La mujer sin piano confine à l’infime, et n’en reste pas moins triomphale.
Le quotidien de Rosa, femme rondelette plus très jeune, est d’abord esquissé en quelques séquences dont on suppose qu’elles résument une vie entière, partagée entre tâches ménagères, démarches administratives, travail dans un institut de beauté…Mais un matin, quelque chose la chiffonne, un détail sûrement insignifiant : elle décroche sans mot dire le tableau – une scène de chasse – qui trônait au-dessus du lit conjugal sans doute depuis des lustres. Rien ne se passe. Dans la soirée, elle continue à regarder silencieusement la télé, assise à côté de son mari, perpétuant un rituel sans doute accompli mille fois auparavant. Puis, Fernando, le mari, va se coucher.

Jusqu’ici, Rosa fait penser à une lointaine descendante un peu loufoque de la Jeanne Dielman de Chantal Akerman, dont elle partage le quotidien fastidieux, exhibé dans sa durée ; traditionnellement éludé au cinéma, il constitue dans les deux films l’essentiel du récit. Pour autant, Jeanne ne s’aventurait jamais hors du périmètre de son quartier bruxellois, finissant par devenir l’incarnation tragique de la femme au foyer des années 70. Ici, en s’évadant soudainement, Rosa refuse de tenir ce rôle. Coiffée d’une perruque, une valise dans la main, elle quitte son foyer, et sort dans la nuit. S’endort dans un bus. Arrive à la gare. Et rencontre Roberto, un jeune polonais hagard et un peu timbré (il ne cesse de marteler le plaisir qu’il prend à réparer des objets). Le film emprunte à Jeanne Dielman la fixité du cadre, à l’intérieur duquel Rosa déambule dans un Madrid dépeuplé, particulièrement glacial et inhospitalier, limité à quelques bars glauques, un bus fantôme, un hôtel désert, un bureau de poste. Les personnages qui gravitent autour, ou plutôt se dressent face à elle, forment une communauté sinistre composée d’une réceptionniste d’hôtel exécrable, d’un guichetier de gare intraitable, d’un groupe de flics circulant dans le hall de gare pour virer les dormeurs…

Mais parfois, la caméra s’emballe : les longs travellings qui accompagnent le pas déterminé de Rosa sur une musique soudainement triomphale semblent alors littéralement la transporter. De plus, le moindre contact établi avec ce qui l’entoure requiert l’attention : dans cet univers sordide, ce qui fait lien tient à peu de choses : le foyer rougissant d’une cigarette en allumant une autre dans la nuit, une étreinte timide dans le creux d’un lit d’hôtel, la bouche de Roberto maculé de rouge à lèvre après un baiser volé par Rosa.

On peut toutefois se demander, au terme de son périple, si la « libération intérieure » de la femme sans piano voulue par sa scénariste ne ressemblerait pas à une tempête dans un verre d’eau. Lorsqu’elle rentre chez elle au petit matin, que va-t-elle décider ? Le film ne donne pas de réponse. Les péripéties vécues par Rosa, si minuscules soient-elles, constituent à son échelle une victoire, qu’on aurait voulu plus franche.
Outre cette Femme sans piano troublée par un jeune polonais de passage, le thème du désir, tari puis ravivé au contact de l’autre, aura travaillé un certain nombre d’œuvres cette année. Yao, jeune immigré sénégalais dans El Dios de madera (Vincente Molina Foix, vu dans la section panorama), comble un temps Marisa Parades, avant de repartir sur d’autres chemins. S’ils fascinent et bouleversent des femmes d’âge mûr, Roberto par son côté burlesque, Yao par son magnétisme (sur lequel se repose El Dios de madera avec insistance), on peut néanmoins déplorer que ces personnages soient abandonnés en cours de récit.

On aura pu également revoir deux chef-d’œuvres de Luis Buñuel, cinéaste du désir par excellence : Viridiana (palme d’or 1961) et Cet obscur objet du désir (1977), dans lesquels Fernando Rey incarne un personnage récurrent chez le cinéaste: celui d’un vieil homme irrésistiblement attiré par de jeunes femmes pures. Viridiana, « histoire macabre et perverse », a été choisi par le producteur cinéphile Luis Minarro qui avait carte blanche cette année pour sélectionner cinq films espagnols. Tourné en Espagne après 24 ans d’exil au Mexique, le film, présenté par son admirateur comme « hypnotique et magnétique, baigné dans un univers symbolique et surréaliste qui imprègne toutes les images », fut censuré en Espagne jusqu’en 1977.

 

Dans Cet obscur objet du désir, Conchita, employée de maison incarnée par deux actrices différentes (Ángela Molina, piquante et méditerranéenne, et Carole Bouquet, froide et raffinée), suscite chez un vieil homme un désir jamais assouvi. Repoussant toujours au lendemain ce qu’elle promet pour le jour même, elle paraît arborer deux visages pour mieux souligner l’aveuglement d’un désir, naissant du manque de ne pas discerner son objet véritable. Il crée alors lui-même son objet, s’alimentant de frustrations et d’obstacles, se fortifiant de la difficulté à l’atteindre. Et, comme souvent chez Buñuel, le mystère entourant la virginité de la femme (A-t-elle ou n’a-t-elle pas… ?) est affirmé comme prétexte… à aller toujours plus loin. « Tout ce qui vient de Buñuel devient un mystère » confiait Angela Molina cette semaine, à qui Cinespaña rendait hommage, gardant en mémoire le souvenir « extrêmement vivant » d’un tournage très gai, et d’un homme « d’une générosité joyeuse et contagieuse ».

Le prix du public a été décerné à La vida empieza hoy, de Laura Mañá, dans lequel un groupe de personnes âgées (prix collectif d’interprétation féminine) réapprend à se donner du plaisir, et à se réapproprier leur corps. Castillos de cartón, de Salvador García Ruiz esquisse quant à lui un trio amoureux vécu par trois étudiants des beaux-arts, dans le Madrid des années 80. Un teen movie curieusement vieillot, manquant de vitalité et doté d’une bande-son envahissante, mais qui constitue un joli essai, sensuel et sensible, autour de la quête du plaisir et de la recherche d’un nouvel équilibre amoureux. Enfin, le prix du meilleur premier film pourrait constituer l’envers de ce Madrid de la movida : El idioma imposible, de Rodrigo Rodero, se situe aussi au début des années 80, mais à Barcelone. « Film elliptique, ouvert à toute possibilité » comme l’a annoncé lui-même le réalisateur lors de sa présentation, il retrace quatre années dans la vie de Fernando au cœur du quartier barcelonais Barrio Chino. Axé sur « une dépendance physique et morale », celle qu’entretient Fernando, ancien dealer, avec une jeune junkie, Elsa, le film propose aussi une « vision en noir et blanc » des années 80 en Espagne, qui apparaît dans les films habituellement colorée et festive. « Avant, Barcelone était comme Elsa : libre, naïve » expliquait ce soir-là le réalisateur, un Barcelone d’avant les JO de 92, pas encore aseptisé pour les touristes.

 

Sin España

D’autres réalisateurs ont préféré s’éloigner de l’Espagne, et partir vers d’autres contrées. C’est le cas de Habitación en Roma (de Julio Medem, présenté en compétition), huis clos sensuel dans une chambre d’hôtel en plein cœur de Rome. Deux jeunes femmes y passent une nuit d’amour, une parenthèse dans leurs vies respectives. Le souffle quasi épique de leurs élans amoureux, sans cesse cassé par de longues plages de dialogues dans lesquels elles se racontent et livrent leurs hésitations réciproques sur ce qu’elles sont en train de vivre, donnent au film un rythme curieux et inégal. Visuellement, le film est extrêmement stylisé. Les corps des deux comédiennes parcourus par d’amples mouvements de caméra sont magnifiés par une lumière ocre, créant un effet de picturalité qui fait écho aux tableaux de la Renaissance recouvrant les murs de la chambre, renvoyant eux-mêmes assez lourdement aux récits des jeunes femmes. Julio Bardem cultive largement ce que le huis clos permet le plus : la proximité physique. Mais n’assumant pas l’intimisme de son récit jusqu’au bout, il insère ça et là des vues « satellite » et autres pages internet que se montrent les amantes pour apprendre à se connaître. Cette idée poétique ne donne hélas qu’un résultat bien artificiel, le film souffrant de cette surcharge esthétique.

Lo más importante de la vida es no haber muerto, du collectif Opalma (prix de la photographie) constitue également à sa façon une proposition d’évasion du quotidien. Accordeur de piano vieillissant, Jacob s’est toute sa vie endormi paisiblement aux côtés de sa femme, retrouvant chaque matin ses pianos accordés comme par magie. C’est lorsqu’il devient insomniaque que les choses se corsent : il surprend un inconnu dans le salon, ce qu’il n’a pas l’air d’effrayer son épouse… Se réclamant à la fois du surréalisme (façon Buñuel, précisent-ils), de l’expressionnisme allemand et de Welles, le trio était venu présenter ce film qui tient un peu de tout cela à la fois tout étant dissolu dans une histoire farfelue qui n’a guère convaincu. Le film a l’aspect d’un conte, jonglant avec le noir et blanc et la couleur, le rêve et la réalité, le mythe et le réel. Sa forme ressemble à enrobage sucré (Amélie Poulain, sa bonté et ses petits bricolages avec le quotidien ne sont pas loin) qui finit par ensevelir le fond.

L’Espagne s’est aussi exportée au Japon. Mardi, Sergi Lopez était à l’UGC pour la présentation du beau dernier film d’Isabel Coixet, Mapa de los sonidos de Tokio. Il y incarne un espagnol vivant à Tokyo, cible d’une jeune tueuse à gage, qui tombe sous son charme au moment d’honorer son contrat… Le polar est délaissé en cours de route (pour resurgir là où l’on ne l’attend plus), et s’oriente vers une histoire d’amour étrange et érotique évoquant 2046 (Wong Kar Wai). Lost in translation n’est pas non plus très loin, on y retrouve des scènes déjà vues, comme les plans sur l’étranger solitaire contemplant Tokyo à travers les vitres de son taxi, ou encore une scène tragi-comique de karaoké.

Après la projection, une rencontre s’est tenue à cinémathèque avec l’acteur catalan. Visiblement à l’aise, installé autour d’une table de jardin, il ne tarde pas à engager la conversation avec entrain. Il ne faut pas attendre de lui un débat sérieux autour du cinéma et de ces auteurs avec qui il a tourné en nombre (Dominik Moll, Les frères Larrieu, Guillermo del Toro, Manuel Poirier, François Ozon…) « Je ne suis pas un cinéphile : c’est une catastrophe ! », prévient-t-il. D’ailleurs, Sergi Lopez ne connaît pas la plupart de nos vedettes nationales : avoir tourné un film avec Nathalie Baye en avouant ne pas savoir de qui il s’agissait lui a donné l’image du type « exotique, qui doit vivre dans la montagne avec ses chèvres ». Il se marre franchement. Et embraye sur les visions du cinéma, si différentes en France et en Espagne : « Ici, le cinéma recouvre des significations très diverses. En Espagne, quand on parle cinéma, on pense seulement au cinéma américain. (…) ça n’arrive jamais qu’un film espagnol arrive en tête du box office : ici, et même si ce sont des films comme Asterix, les films français se maintiennent. » Il évoque également les sept semaines de tournage passées au Japon, et paraît surtout marqué par la rigueur, le calme et le sérieux qui régnait sur le plateau. Des projets ? Oui, une pièce de théâtre qu’il a écrite et qu’il va jouer seul, un film tourné avec un couple de réalisateur (Rendez-vous avec un ange, de Yves Thomas et Sophie de Daruvar, ndlr). « Parlez-nous en, on vous fera de la publicité gratuite ! » intime quelqu’un dans l’assistance. Il ne semble pas se préoccuper de sa promotion personnelle, et préfère s’arrêter là, acceptant de poser sur quelques photos. « Il est adorable », entend-on de-ci delà. Et très bien dans Mapa de los sonidos.

Enfin…

Difficile d’évoquer en détail tous les évènements du festival. La section mémoire et les films datant de la période de « transition démocratique » n’auront pas laissé les spectateurs indifférents – on se souviendra de la séance de El crimen de Cuenca de Pilar Miro, relatant un cas d’injustice et de torture dans une Espagne rurale du début du siècle, lors de laquelle la moitié des spectateurs ont quitté la salle.
Côté court, Dirty Martini de Iban del Campo constitue un joli contre-champ au dernier film de Mathieu Amalric, Tournée. Filmé à Broadway, Dirty Martini dévoile les secrets de son art, et c’est avec plaisir que l’on retrouve les danseuses de cabaret, pour qui le new-burlesque, c’est le nouveau punk rock. Autre court métrage remarqué : Ahate pasa (Koldo Almandoz), improbable docu-menteur se penchant sans rire sur « le passage des canards au premier plan dans les films ». Et le réalisateur de monter des bouts d’entretiens avec des « duck managers » tourmentés et autre vétérinaires inquiets (« les plumes souffrent beaucoup avec le maquillage »). Par ailleurs, le films regorge d’extraits : Les Soprano (forcément…), La Grande Bouffe, Rencontres du troisième type, La jeune fille à la perle… recèlent tous un plan où passent une troupe de volatiles…

Autre évènement remarquable, indirectement lié au septième art : le vernissage, dans le hall de la cinémathèque, d’une exposition de dessins au fusain d’Alavaro de Orriols représentant l’exode des républicains espagnols à la fin de la guerre d’Espagne. Intitulée « les feux du Perthus » et présentée par le petit fils du dessinateur, les 70 planches retraçant son exil constituent un véritable story-board de l’exode, période méconnue et très peu abordée par les médias espagnols. Très découpé, il ne reste plus qu’une trame narrative à trouver avant que l’œuvre ne devienne film…

On retiendra également, le « Y a-t-il des distributeurs dans la salles ? » lancé par Laura Maña, réalisatrice de La vida empieza hoy (prix du public). Le film, déjà sorti en Espagne et ayant remporté un joli succès public n’a toujours pas trouvé de distributeur pour une sortie en France – réel problème ayant d’ailleurs fait l’objet d’une rencontre entre producteurs espagnols et distributeurs français cette semaine. Enfin, la bonne humeur d’Angela Molina, actrice ayant incarné pour beaucoup, au début sa carrière, « l’effronterie et l’insolence » au sein d’un cinéma qui se relevait peu à peu de la censure imposée par le régime franquiste.


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