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Bilan du 19e Arras Film Festival

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Ces dix derniers jours, le coeur d’Arras a battu au rythme du cinéma avec son Festival du Film dont c’était la 19e édition. Bilan

La 19e édition du Festival du Film d’Arras s’est achevée dimanche dernier. Au fil des ans, le festival semble bénéficier d’une aura toujours plus grande auprès des professionnels du cinéma – bien au delà de l’hexagone -, et son succès auprès du public, avec des salles combles, ne se dément pas. Cette année encore, de nombreuses personnalités ont répondu à l’invitation des organisateurs à l’instar d’Agnès Jaoui, venue présenter en avant-première le film de Gilles Legrand, Les Bonnes Intentions, dans lequel elle joue ; un hommage fut consacré à la réalisatrice Pascale Ferran, invitée d’honneur ; une carte blanche offerte au grand critique Michel Ciment, sur laquelle nous reviendrons… Dédié au cinéma européen, Arras, depuis ses débuts, a un tropisme pour le cinéma des pays de l’est avec notamment sa section « Visions de l’Est » où l’on découvre des pépites qui, malheureusement, pour la plupart d’entre elles, ne seront pas distribuées en France. Dans ce même ordre d’idée, Arras avait cette année une section « Conflits dans les Balkans » dans laquelle étaient projetés des films sur le conflit yougoslave qui ensanglanta les Balkans dans les années 90. Faire découvrir le monde, l’expliquer mais aussi repérer des talents, les dévoiler au plus grand nombre, voilà quels sont les grands mérites d’Arras. Comme l’an dernier (confère notre article sur l’édition 2017), nous nous sommes intéressés à la compétition officielle qui réunissait 9 films très récents encore inédits en France, tous européens et tous réalisés par de jeunes cinéastes.

Quatre films de la sélection ont retenu notre attention. Deux traitent de l’intime, de la sphère privée, comme le film allemand The Most Beautiful Couple de Sven Taddicken. Il y est question de la survie d’un jeune couple après que la jeune femme a été violée par un adolescent un soir de vacances en Espagne, sous les yeux de son mari. Le sujet périlleux, s’il en est, est ici extrêmement bien traité. La culpabilité qui normalement s’abat sur la victime est, a contrario, ici portée par son conjoint. Au delà du viol et de ses conséquences psychologiques, de la honte, de la vengeance, Sven Taddicken nous parle du dépassement des épreuves dans le couple. Dans l’ordre de l’intime, signalons aussi Take It or Leave It de l’Estonienne Liina Trishkina-Vanhatalo qui aborde le thème de la paternité avec une grande justesse. Ces deux films laissent percevoir les grandes différences dans les rapports hommes/femmes qui existent entre le nord de l’Europe et les sociétés latines.

 

The Most Beautiful Couple (Sven Taddicken, 2018)

 

L’histoire dissimulée

Avec One Step Behind the Seraphim, le Roumain Daniel Sandu signe un film ambitieux, dans lequel il nous raconte la vie d’un séminaire, en Roumanie, dans les années 1990. On suit le parcours du jeune Gabriel (très convaincant Stefan Iancu), les manigances avec ses aînés, les méthodes douteuses d’un supérieur brimeur. Récit d’apprentissage doté d’une mise en scène soignée, One Step a le mérite d’évoquer un sujet peu commun mais il pêche dans l’ensemble par une absence de rythme.

The Eternal Road du Finlandais Antti-Jussi Annila est le film qui se détache nettement de cette sélection officielle. Au delà de sa belle facture formelle, il est d’une très grande importance car il nous raconte un épisode dramatique méconnu du XXe siècle. Cette histoire méconnue parce que cachée pendant de nombreuses années par les Etats-Unis et l’URSS, c’est l’immigration de plusieurs dizaines de milliers d’Américains en URSS, au début des années 30. Communistes ou pas, ils fuyaient la misère de la grande dépression ou voulaient s’installer dans le nouvel « eldorado socialiste » en manque de bras. Installés dans des communautés, les premières années furent tranquilles puis, au moment des grandes purges, ils furent harcelés par le NKVD, puis massacrés ou envoyés au Goulag. Un livre (1) relate cet épisode complétement rayé de l’histoire contemporaine aussi bien par l’URSS que par les États-Unis qui ont sacrifié leurs concitoyens pour ne pas « froisser » Staline. L’histoire vraie de The Eternal Road se situe dans ce contexte. C’est le destin d’un homme arraché à sa famille en Finlande pour être envoyé en URSS dans une communauté yankee. Il est chargé par le NKVD d’espionner les membres de sa communauté. La pression des hommes du NKVD, au départ douce, se fait de plus en plus pressante. Le film nous fait bien ressentir le sentiment d’emprise que pouvait ressentir les victimes de la police politique qui petit à petit étouffe sa proie. La violence est un spectre qui avance dans la nuit pour finalement éclater en plein jour. Souhaitons que ce très beau film sorte de l’oubli la terrible histoire de ces hommes et de ces femmes massacrés sans autre forme de procès par le régime stalinien.

 

The Eternal Road (Antti-Jussi Annila, 2017)

 

Jeunes tueurs

Hors-compétition, dans la section « Découvertes européennes », nous avons pu voir Frères de sang des frères D’Innocenzo qui sort en France ce 14 novembre. Très beau, ce film captivant et fulgurant nous plonge dans le quotidien de deux jeunes garçons qui vont devenir des hommes de main de la Camorra, dans une banlieue de Rome. Le thème de gosses supplétifs des organisations mafieuses a déjà été traité et pas toujours pour le meilleur. Ici, il y a une grâce. Les jeunes deux meilleurs amis Mirko et Manolo séduisent, ils sont charismatiques, très crédibles dans leurs dialogues, leurs engueulades, leurs errances. Tout le film est dépouillé, sans esbroufe ; ici les mafieux ne sont pas affublés de goûts de nouveaux riches, de montres en or et de Ferrari. De Frères de sang émane un naturalisme qui lui donne une grande force, une profondeur, une vérité remarquable.

 

Frères de sang (Damiano et Fabio D’Innocenzo, 2018)

 

La passion en partage

À l’occasion de la projection du documentaire, Le cinéma en partage (2009), qui lui a été consacré par Simone Lainé, Michel Ciment, critique à Positif depuis cinquante-cinq ans, s’est prêté au jeu de l’interview en public. Ce fût un moment important du Festival où l’on a pu constater la passion toujours intacte de Michel Ciment pour le cinéma, cet « art total ». Michel Ciment à la question de savoir pourquoi le cinéma est selon lui l’art du 20e siècle répond : « Si vous voulez connaître le 20e siècle, si on veut savoir ce qu’est la Seconde guerre mondiale, la Grande Dépression, le racisme, le colonialisme, la révolution etc, vous allez voir Le Cuirassé Potemkine, Les Raisins de la Colère, Citizen Kane, les films de Francesco Rosi…C’est l’art du 20e siècle, pas seulement parce qu’il a donné beaucoup de chef-d ‘œuvres mais parce qu’il reflète le 20e siècle. C’est aussi une synthèse de tous les arts. » Michel confie ensuite être impressionné le plus par les films « qui contiennent le monde (Ford, Kurosawa, Kubrick), un regard en cinémascope ; toute œuvre qui avoisine Shakespeare, je lui donne mes suffrages davantage ». Ensuite, il affirme que l’élément déterminant qui le conduit à aimer un film est le « rythme ». Une cadence, un tempo, qu’il soit lent ou rapide peu importe, du moment qu’il soit juste et qu’il sonne bien, voilà en effet ce qui nous fait dès les premiers plans d’un film avoir une petite idée sur celui-ci.

 

Le cinéma en partage (Simone Lainé, 2009)

 

  • Tim Tzouliadis, Les Abandonnés – Le destin des Américains qui ont cru au rêve soviétique, Traduit de l’anglais par Thierry Piélat, JC Lattés

 

 

Palmarès :

 

Compétition Européenne

Atlas d’or / Grand prix du jury

Décerné à

JUMPMAN (Podbrosy) de Ivan Tverdovsky (Russie : Irlande : Lituanie / France, 2018)

 

Atlas d’argent / Prix de la mise en scène

Décerné à

ONE STEP BEHIND THE SERAPHIN (Un pas in urma serafimilor) de Daniel Sandu (Roumanie, 2017)

 

Mention spéciale du jury

A TAKE IT OR LEAVE IT (Vota voi jata) de Liina Trishkina Vanhatalo (Estonie, 2018)

 

 

Prix de la critique

Décerné à

TAKE IT OR LEAVE IT de Lina Trishkina Vanhatalo (Estonie, 2018)

 

 

Prix du public

Décerné à

THE ETERNAL ROAD de Antti-Jussi Annila (Finlande / Estonie / Suéde, 2017)

Prix Regards jeunes – Région Hauts-de-France

Décerné à

ONE STEP BEHIND SERAPHIM de Daniel Sandu (Roumanie, 2017)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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