Aux yeux de tous

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Et si on faisait un « 24 » avec des caméras de surveillance ? Et qu´on en profitait pour créer une histoire de complot militaro-politique à quelques semaines des élections ? Pas si bête. Mais un peu quand même.

Imaginez un hacker. Tellement bon pour craquer des codes, s’introduire dans les systèmes de vidéosurveillance les plus protégés du monde qu’à côté, les experts du CTU font figure de bleusaille. Cet « Anonymous » tapi derrière son ordinateur, c’est le héros quasi-invisible d’Aux yeux de tous, premier film de Cédric Jimenez, qui n’est pas pour autant un débutant puisqu’il avait scénarisé le rugueux Scorpion avec Clovis Cornillac, et produit le film de SF Eden Log, toujours avec Cornillac. Pour son arrivée dans le fauteuil de metteur en scène, Jimenez a voulu frapper fort, en mettant sur pied une histoire d’attentat terroriste à la gare d’Austerlitz, vue uniquement à travers les écrans d’un pirate informatique surdoué.

Ce cador du clavier, qui vit, dort et mange dans son fauteuil ne croit pas à la piste Al-Qaïda que brandit le gouvernement. Il remonte la piste, tel le photographe de Blow Up, à partir des images des caméras de surveillance. Puis s’introduit dans tous les systèmes, des webcams aux viseurs des distributeurs de billets, pour suivre les différents protagonistes de ce qui s’avère bien vite être un complot international.

Le concept d’Aux yeux de tous est indéniablement original : des « found footage movies », on a en maintenant vu un paquet depuis Le Projet Blair Witch, et il est maintenant clair que le XXIe siècle, plus que jamais siècle de l’image, est propice à cette mise en abyme de l’image-témoin, à la source, paradoxalement, de toute vérité comme de tout mensonge. C’est le thème sous-jacent de ce thriller, qui érige son héros omniscient en décrypteur attentif de cet océan d’images où l’essentiel nous échappe souvent, alors que sa version des faits – qu’il remontera à sa manière pour la poster sur YouTube – peut elle aussi être sujette à caution, voire accusée de manipuler le sens de ces mêmes images. On a vu récemment, avec l’affaire du maire de Clamart (piégé par une caméra cachée en pleine transaction de pot-de-vin) qu’il est toujours possible de contester publiquement la réalité d’images prises sur le vif, et de faire passer cette idée qu’effectivement, tout peut être truqué, masqué, remodelé selon ses propres intérêts.

Il est méchant mon Président

Ces questionnements passionnants sont d’actualité, tout autant que le contexte politique du film, qui se déroule pendant une campagne présidentielle et met sur le devant de la scène un « Anonymous » qu’on imagine volontiers en contributeur du site Wikileaks. Ils ne permettent toutefois pas de faire l’impasse sur le côté complètement invraisemblable du film, qui nous demande de croire qu’une seule personne peut pirater l’intégralité des systèmes informatiques de Paris, espionner une chambre (avec l’audio !) à partir d’une webcam d’ordinateur portable, ou manipuler comme s’il était sur une table de montage un flux d’images capté en live (avec une vitesse de connexion qui doit en faire l’ennemi de ses voisins). Plus grave, Aux yeux de tous utilise pour appuyer son concept des images vidéo trafiquées en post-production, reproduisant le son et l’image basse qualité typique des caméras de surveillance. C’est logique, mais c’est aussi l’assurance en salles d’attraper une migraine carabinée assortie d’un bourdonnement assez désagréable de l’oreille interne.

Attention, spoilers !

Enfin, malgré le côté sympathique du casting mené par Francis Renaud (impeccable, comme souvent) et Mélanie Doutey (pas crédible du tout en frêle fliquette taraudée par les remords), on ne peut s’empêcher de rire en voyant l’énormité de la charge à peine voilée contre le gouvernement actuel et sa politique de manipulation des médias. L’individu seul et opinîatre qui triomphe d’un méchant gouvernement crypto-fachiste voulant gagner les élections en jouant la carte du sécuritaire, on n’avait pas vu d’idée aussi gentiment puérile – dans le cinéma français, en tout cas, les yankees ne sont plus à ça près depuis 24 – depuis Frontière(s) et son FN gagnant les présidentielles de 2002. La pirouette finale autour de l’identité de ce sauveur virtuel permet de terminer un film maladroit avec un léger sourire en coin : au moins, on est sûr que l’ambition de Jimenez était moins de discourir sur le pouvoir des images que de signer une série B qui se démarque de la moyenne. C’est assez réussi, au prix de douloureuses concessions sur l’ambition générale de son film.

Titre original : Aux yeux de tous

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Durée : 85 mn


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