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Amour

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L´amour en fin de vie dans le nouveau Haneke, Palme d´Or 2012 et film immense.

C’est un couple qui, main dans la main, se tient au bord du précipice. Georges et Anne (Jean-Louis Trintignant et Emmanuelle Riva) en ont vu « des vertes et des pas mûres » : normal, ils ont quatre-vingts ans et quelques. Anciens professeurs de piano, ils partagent un amour immodéré pour les bagatelles de Schubert, lisent des ouvrages sur Harnoncourt. C’est encore amoureux qu’ils partagent le thé du petit déjeuner, vont écouter Alexandre Tharaud au Théâtre des Champs-Élysées, prennent un dernier verre une fois rentrés dans l’appartement qu’ils semblent n’avoir jamais quitté. Mais un matin, Anne a une attaque : c’est le début du déclin, et de la mise à l’épreuve de leur relation – bientôt, son corps lâchera. Le titre du dernier Michael Haneke, deuxième Palme d’Or pour l’Autrichien, invite d’abord à un film plus apaisé, en tous cas plus tendre qu’à l’accoutumée : et d’amour, il sera bien question. Ne pas s’y fier trop longtemps, la signature du réalisateur du Ruban blanc (2009) est là : il s’agira d’un amour malmené, en fin de vie, d’un amour à mort.

On a beaucoup lu, au moment de Cannes, que Amour était le plus doux des films d’Haneke, évacué de toute méchanceté ou sentiment pervers. On l’a pensé nous aussi. À la deuxième vision pourtant, surgit le sentiment que le titre du film serait plus cynique qu’il n’y paraît au premier abord. Si on est loin de la violence gratuite d’un Funny Games (1998) ou des sentiments pervers de La Pianiste (2001), Amour n’est pas exempt d’une certaine cruauté larvée. Ce qui change ici, c’est qu’Haneke ne semble pas se réjouir de cette cruauté, que s’il la montre, c’est toujours en fin sociologue de l’humanité dans ce qu’elle peut avoir de plus sordide. Mais on est bien chez Haneke, et il faut donc regarder en face. Regarder ce qu’Anne n’a pas envie que l’on voie, regarder ce que Eva (Isabelle Huppert), sa fille, n’a pas le droit de voir. Regarder Anne se faire changer ses couches, mouiller son lit, se faire coiffer les cheveux par une aide à domicile indélicate. « Rien de tout cela ne vaut la peine d’être montré », dit Georges à Eva. À nous, en revanche, Haneke le montre. Frontalement et douloureusement.

 

Alors on observe la déchéance du corps, heureusement entrecoupée de moments de répit, de vraie tendresse à deux. Face aux membres paralysés, aux jambes qui ne veulent plus avancer, à l’élocution de plus en plus incertaine, Georges a encore des histoires à raconter à Anne, des histoires qu’elle n’avait encore jamais entendues et pour lesquelles, tant d’années après une « si longue » et belle vie, elle trouve toujours de l’intérêt. Idée sublime que celle d’avancer qu’après soixante ans de relation, l’autre possède toujours son jardin secret, que le dialogue, jamais, ne s’épuise, quand bien même il se fait silencieux : que l’affection et l’intérêt portés à l’autre perdurent. C’est très troublant, car on jurerait presque n’avoir jamais vu la vieillesse filmée avant, en tous cas jamais de si près, si proche de la vérité de la fin d’une vie, immuable, que rien, même pas l’argent, dont Anne et Georges ne manquent pas, ne saurait enrayer. Comme si Haneke, finalement, se confrontait lui-même, et nous avec, à ce qui ne saurait manquer d’arriver un jour. Il est aidé par des comédiens prodigieux : Trintignant, pour lequel il a écrit le film et qu’il a convaincu de revenir au cinéma, et Emmanuelle Riva, bouleversante de dignité et de colère contenue.

Que Amour ausculte les coups durs infligés au couple par la maladie n’empêche pas Haneke d’être infiniment bienveillant envers ses personnages, par ailleurs pas toujours aimables. Georges et Anne ont vécu dans l’opulence : les concierges portugais sont, pour leurs services, remerciés par « la petite monnaie ». Une infirmière est « incompétente » : on lui dit sans détour, elle est priée de quitter les lieux sans plus attendre. Amour illustre aussi, de loin, la lutte des classes. Entre eux, en revanche, tout est doux. Georges est là pour Anne, inlassablement. Il fatigue parfois, peut s’emporter plus facilement qu’auparavant, mais il reste, honore sa promesse de ne plus jamais l’envoyer à l’hôpital. Encaisse quand elle lui dit qu’elle « ne veu[t] plus », que la vie ne lui est plus d’aucun intérêt. Fait face, seul, aux inquiétudes de la famille et amis proches, assume ne plus vouloir en parler. « Ça ira de mal en pis, ça durera, et puis un jour, ce sera fini. On peut parler d’autre chose, maintenant » ? Eva ne comprend pas : « C’est n’importe quoi. Pourquoi elle reste là ? Mais qu’est-ce qu’il se passe » ? La beauté d’Amour réside aussi là, quand Georges lui répond : « On vous laisse vivre votre vie, pouvez-vous nous laisser vivre la nôtre » ?

 

Car Georges et Anne sont un couple, un tandem. Deux personnes qui ont toujours fonctionné à deux, qu’on sent avoir resserré le cercle d’intimes au strict minimum. L’élément central d’Amour est l’appartement, un appartement immense dans le cœur de Paris qu’on devine fermé sur l’extérieur, aux autres. L’appartement est celui d’Anne et Georges, celui dans lequel ils ont vécu toute leur vie, celui qui abrite leurs souvenirs communs. Il n’oublie jamais de fermer les portes, elle connaît par cœur le chemin de la cuisine au salon de musique, où trône le piano auquel on ne touche plus mais autour duquel s’est articulée leur vie à deux. Presque personne n’y entre, si ce n’est leur fille au cours de rares visites, un ancien élève devenu concertiste – ou un pigeon, par deux fois, que Georges s’empresse de chasser, refermant précipitamment les fenêtres derrière lui. Par de longs plans fixes et de superbes champs/contrechamps, Haneke prend le temps de le filmer longuement. Par ses habituels hors-champs, il fait persister la vie au bout du couloir tandis que, sous nos yeux, Anne agonise.

C’est dans cet appartement que la vie finira, et que l’humour peut encore parfois faire irruption : en deux scènes renversantes, Haneke montre une vraie inclination pour le comique, même noir. Dans l’une, Anne découvre sa nouvelle chaise roulante électrique, la fait tourner en tous sens, se cogne contre les murs, s’amuse de ce qui, au début, est aussi drôle qu’une auto-tamponneuse. Dans l’autre, Georges raconte ironiquement et par le menu l’enterrement épouvantable d’un ami auquel il vient d’assister, les speechs terribles et gênants. Anne lui rétorque qu’il fallait bien y aller, « Qu’est-ce que tu dirais, toi, si personne ne venait à ton enterrement ? », « Rien, sans doute ». Amour dit cela : qu’un jour, justement, il n’y a plus rien à dire. Que les mots viennent à manquer, et qu’il ne reste plus, alors, qu’à écouter silencieusement du Schubert, se souvenir qu’on s’est aimés follement, épouser la mort et, enfin, ouvrir grandes les portes et les fenêtres de l’appartement.

Titre original : Amour

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Durée : 127 mn


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