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Allons enfants

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Portrait d’une jeunesse tourmentée


Nouveau départ

Après Rocco, Lourdes ou encore la série Move diffusée sur Netflix, Thierry Demaizière et AlbanTeurlai poursuivent leur exploration documentaire des corps en mouvement aux côtés d’un petit groupe de lycéens issus de quartiers populaires, admis au lycée Turgot dans le cadre de la section d’excellence sportive Hip Hop. L’ambition du programme est simple : briser la spirale de l’échec scolaire grâce à la danse tout en favorisant la mixité sociale. Dès l’ouverture du film, la caméra s’intègre au quotidien de ces adolescents en mal de vivre pour qui la danse est bien plus qu’un exutoire, mais plutôt le moyen de combattre les carcans d’un itinéraire de vie tourmenté. Allons enfants calque son déroulé sur le strict avancement de l’année scolaire où l’on découvre tour à tour le parcours et la personnalité de chacun de ces élèves de la seconde à la terminale, partagés entre l’envie de réussir et les difficultés à s’extraire de cette indolence caractéristique face à l’enseignement secondaire.
La forme que déploie le duo de documentaristes alterne successivement entre les séquences de danse où la caméra se greffe à l’exaltation frénétique de ces corps déchaînés, parfois jusqu’à l’étourdissement, et les temps morts nécessaires du quotidien d’un lycéen, entrecoupés d’interviews face caméra. Si le résultat de cette expérience immersive dans la vie de ces adolescents en crise ne transcende en rien l’assentiment qu’on lui accorderait volontiers par avance, le véritable intérêt d’Allons enfants se trouve certainement dans l’éclat de vitalité qui transparait de ces jeunes gens, souvent victimes d’un parcours injuste, dont la spontanéité attachante et la force de résilience participent pour beaucoup à l’enthousiasme qui se dégage du film.
Au talent de ces jeunes danseurs dans l’art de la représentation, se juxtapose la présence ordonnatrice de Monsieur Barrand, le proviseur du lycée Turgot, et de David Bérillon, le professeur d’EPS qui les encadre au jour-le-jour, dont la bienveillance et le dévouement constituent le trait d’union entre les valeurs du Hip Hop et celles de l’éducation nationale dans leurs plus nobles assertions. Toutefois, si le film convainc dans son ensemble par la sincérité manifeste des professeurs et des élèves, la tentation du maniérisme et de l’emphase qui s’exprime à certains égards dans la mise en scène trahit toute tentative de transparence face à l’expérience décrite et enserre inévitablement le film dans l’étau du consensuel et du discours policé.

Les gestes au-delà des mots

Allons enfants témoigne par-dessus tout du besoin irrépressible pour ces jeunes adolescents d’exprimer les choses qui parasitent leur cheminement vers la réussite et l’épanouissement. À l’excès de paroles que constitue l’enseignement académique, la danse semble représenter pour eux la parade nécessaire qui ouvre à des possibilités de s’exprimer différemment, où les gestes comblent le déficit des mots. Ainsi, l’enjeu pour le corps enseignant est de parvenir à canaliser cet hypertrophie du mouvement afin de rétablir la balance entre l’acte et la parole, entre les projets de vie et leur aboutissement. Cette performativité du geste s’érige plus généralement comme une éthique visant à conjurer l’inutile au profit de l’action comme valeur prioritaire. Ainsi, on se check plus qu’on ne se parle et on danse son amertume plus qu’on ne la dit. Cette primauté du mouvement sur le langage renforce également la scission qui se crée entre ces jeunes issus de quartiers populaires et le milieu huppé auquel ils se retrouvent confrontés.
Toutefois, s’il est souvent question de cette différence de classe qui les oppose au reste des élèves du lycée Turgot, Thierry Demaizière et Alban Teurlai ont pris le parti de ne jamais figurer cette mixité qui aurait pu constituer un axe
majeur du film, et c’est peut-être là l’un de ses principaux atouts. En effet, en se focalisant uniquement sur les élèves de la section Hip Hop en bannissant du film les sacs Louis Vuitton et les chaussures Balenciaga, les réalisateurs insistent davantage sur le portrait d’une jeunesse qui se voudrait en définitive universelle. D’une part, cela leur permet d’éviter de tomber dans la facilité d’une rhétorique politique usitée, mais également d’élargir les inquiétudes de ces lycéens face à leur avenir à l’ensemble des préoccupations d’une jeunesse en proie aux doutes face à une société de plus en plus difficile à appréhender.

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Durée : 110 mn


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