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Sangre

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Un homme gît inerte, à terre, le visage ensanglanté. Il n’est pas mort. Il n’est pas réellement vivant non plus. Diego, la cinquantaine, à moitié chauve, au physique ingrat, le regard détraqué par un drôle de strabisme, pourrait presque faire penser à un zombie. Sa vie, elle, ressemble bien à celle d´un mort-vivant. Il déambule […]

Un homme gît inerte, à terre, le visage ensanglanté. Il n’est pas mort. Il n’est pas réellement vivant non plus. Diego, la cinquantaine, à moitié chauve, au physique ingrat, le regard détraqué par un drôle de strabisme, pourrait presque faire penser à un zombie. Sa vie, elle, ressemble bien à celle d´un mort-vivant. Il déambule dans son existence, étranger à lui-même. Au palais de justice de Mexico, il est << compteur >> de visiteurs. Sa femme, Bianca, d´une jalousie despotique, est serveuse dans un fast-food de Sushi. Elle n´a que lui pour sentir qu´elle existe. Chaque soir, après le travail, ils se retrouvent, affalés sur leur canapé, devant des << telenovelas >>. Ces séries à l’eau de rose, qui font florès en Amérique du Sud, sont la seule échappatoire à l´insignifiance de leur vie. Plongés dans le silence de leur quotidien, ils n´ont que leur corps pour communiquer. Alors ils font l´amour, cliniquement, bestialement. Souvent, Bianca fait des crises de jalousie. Parfois, Diego pleure sans savoir pourquoi. Il aime à sa façon sa fille née d´un premier mariage, mais ne peut la voir face au refus intransigeant de sa femme. Un jour pourtant, la jeune fille fait irruption chez eux…

Premier long-métrage d´Amat Escalante, Sangre fait partie de ces films à part. Radical et expérimental, ce film psychologique est la suite du premier court- métrage de ce jeune cinéaste mexicain, ancien assistant réalisateur de Carlos Reygadas pour Batalla en el cielo. La filiation est frappante, mais différente. Amat Escalante filme la vie dans sa pulsion la plus primaire, dans ce qu´elle a de plus sauvagement instinctif et de tristement répétitif. Il capte en plans séquences la routine de ces deux personnages dont la vie se résume à la bouffe, au sexe et à la télévision. Cette nouvelle Sainte trinité contemporaine est-elle devenue l´essence de l´homme ? Question sans réponse que pose le réalisateur à travers un regard blafard porté sur le quotidien dans toute sa médiocrité, sur l´intimité dans sa singularité la plus banale, presque obscène. Pour éprouver le réel, les protagonistes se contentent de leur corps, centre de gravité d’une mise en scène à fleur de peau. Cadré fixement, Diego, au physique ingrat, au corps difforme, encaisse les coups, courbe l´échine, oublie, jouit, pleure… et là se trouve sa seule beauté, qui rappelle son humanité.

Filmant en scope, Amat Escalante crée une sorte de huis clos, suscitant paradoxalement une sensation de claustrophobie et de liberté, grâce à l´alternance de scènes d´intérieur sans fenêtres et d´extérieurs à perte de vue. Ce contrepoint visuel est le miroir de l´ambivalence des sentiments de ces personnages, qui réfrènent les pensées qui les traversent pour les oublier, s´oublier << Tu penses à quoi ? >> demande Bianca << A rien. >> répond son mari, le regard dans le vide. La musique minimaliste laisse place au silence des paroles, au brouhaha de la société. Les dialogues sont le reflet de leur âme, sans sens << - Pourquoi tu pleures ? - Je ne sais pas. Tu ne trouves pas que la vie est sordide ? >> Seuls les sentiments sont exprimés, mais dans une froideur déshumanisée. << -Tu m´aimes ? - Je t´aime. Bon je vais faire pipi >>. Face à ce vide abyssal, l´aliénation pousse au crime passif. De l´engourdissement routinier au passage à l´acte, le film sombre dans un cauchemar angoissant. Il tombe dans la tragédie, avec un ton d´une banalité consternante. Diego loue une chambre à sa fille, pour préserver son couple. Quelques jours après, il la découvre morte d´overdose. Pétri par l´habitude, il emballe, imperturbable, le corps blême de la fillette dans des sacs, avant de le jeter dans une poubelle publique. La scène est à couper le souffle : à la fois surréaliste et parfaitement ordinaire. Rongé par le remords, le père finit par revenir sur les lieux de l´abandon, suit le camion poubelle jusqu´à la décharge avant de ne réaliser sa faute. Mais, face à son impuissance, il fuit.

Malgré la noirceur de son propos, l’auteur ne cesse de croire en l’homme avec espoir. La scène finale suit le salut de cet homme, écrasé par le poids d´une culpabilité inavouée, jusqu’à une rivière. Tournée caméra à l’épaule, en quelques longs plans-séquences lumineux, cette scène tranche radicalement avec la structure en plan fixe et obscure du reste du film. Dans un instant de grâce ultime, le personnage, accomplissant un geste quasi religieux, tend la main dans l’eau. En écho à une absolution de ses péchés, il franchit l´autre rive en marchant sur l´eau. La parabole christique est un euphémisme. Mais toujours enclin à un penchant surréaliste, le cinéaste ajoute un fruit non plus biblique mais atypique. Diego cueille des fruits extraordinaires avant de reprendre sa vie, si ordinaire. Une régénérescence a eu lieu, qui laisse le film en suspens, dans une échappée belle.

Le film aurait néanmoins gagné en légèreté si Amat Escalante ne s´était pas englué dans la banalité obscène du quotidien jusqu´à la nausée, par une description trop appuyée. On s´ennuie, parce que les personnages s´ennuient, parce qu´ils nous confrontent sans doute, sûrement, à notre propre ennui. Si l´interprétation des acteurs est brillante d´authenticité, on ne peut pourtant que s´ennuyer avec eux. La lenteur de la caméra est abrutissante, angoissante. Ou peut-être est-ce ce qu´elle donne à voir qui est inquiétant : le vide des existences, perdues dans la perversité d´une société de consommation qui se consume elle-même. Quoi qu´il en soit l´expérience ne peut qu´être cathartique. Sangre, présenté en Sélection officielle au Festival de Cannes dans la section << Un Certain Regard >> et honoré du Prix Fipresci de la critique internationale, ne peut que séduire les cinéphiles et intéresser les novices.

Titre original : Sangre

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Durée : 90 mn


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