Philomena

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En renouant avec la veine des films oscarisables (et oscarisés) des années 90, Stephen Frears signe une oeuvre, certes classique, mais dotée d’un savoir faire rare.

En 2009, la presse britannique se fait l’écho du récit poignant de Philomena Lee. Dans les années 1950, cette irlandaise alors adolescente tombe enceinte. Situation perçue comme un affront par sa famille très catholique, qui la chasse aussitôt et la force à gagner le couvent de Roscrea. Là-bas, la jeune fille va travailler comme blanchisseuse en échange des soins prodigués par les religieuses pour la naissance de son fils, Anthony. Mais bientôt, son enfant tout juste âgé de trois ans lui est enlevé pour être vendu à des Américains fortunés. Des années durant, Philomena cherchera à retrouver sa trace, sans succès. Ce n’est que 50 ans plus tard, à l’issue de sa rencontre avec Martin Sixsmith, un journaliste d’investigation désabusé tout juste écarté de son poste à la BBC, que son enquête reprend son cours.

En 2010, le comédien britannique Steve Coogan tombe par hasard sur un article évoquant cette histoire. Touché par cette dernière, il prend une option sur le livre de Martin Sixsmith et commence à travailler sur une adaptation cinématographique. L’occasion pour l’acteur de s’attribuer un rôle plus dramatique qu’à l’accoutumée et de prendre ses distances avec ses personnages burlesques habituels. Il croise alors la route de Judi Dench et de son ami Stephen Frears, emballés à l’idée de mettre en scène un film à la fois émouvant mais décalé. Pour mener à bien une telle entreprise, le tout était donc de ne pas tomber dans la mièvrerie ni dans l’hagiographie. Pièges peu évidents à contourner, compte tenu du sujet. Mais surprise, rien ou presque dans le film de Frears n’est trop mielleux ou trop indigeste. Pourquoi ? D’une part parce qu’un cinéaste digne de ce nom se trouve derrière la caméra, mais aussi parce que tout repose sur l’ambiguïté.

 
 
Même si Philomena n’est pas si éloigné des films à oscars que l’on connaît, avec ce que cela implique de personnages dignes donc émouvants, décalés donc amusants, ce classicisme et léger manque d’audace n’entachent en rien l’efficacité de son scénario et la performance de son actrice principale. En lieu et place de la sainte et femme-victime aux bons sentiments à laquelle on aurait pu s’attendre, Judi Dench campe une mère courage à la fois naïve et décalée dépourvue de toute superficialité. Son contrepoint cynique, Steve Coogan, fait quant à lui preuve d’une subtilité étonnante, loin des accès de cabotinage auxquels il est en général cantonné, notamment chez Winterbottom. De même, Philomena prend ses distances, grâce à son ambivalence et sa nuance, avec le manichéisme des Magdalene Sisters. Résultat, les bonnes soeurs ne sont pas toutes présentées comme des tortionnaires.

L’ambiguïté des personnages participe ainsi au dessin d’une complémentarité des rôles de bon aloi. Si Philomena a la foi, Sixsmith a les mots, si elle doute, le journaliste contrecarre l’apitoiement. Mais au fil de l’enquête, ces positions structurantes vont s’inverser : Philomena, bien plus complexe qu’elle n’en a l’air, va sauver la mise de son compagnon de route en le tirant de situations inextricables. Mieux, les idées préconçues du journaliste et sa vision manichéenne du monde, bien trop simplistes car ne servant finalement que son alter ego, vont se voir petit à petit enrayées. Résultat, le film de Frears se révèle comme une sorte de parcours existentiel où chacun doit apprendre à déjouer les apparences. Pour ce faire, le réalisateur se défend de juger quiconque, même les catholiques. L’idée n’est pas de rechercher la polémique ou de se faire le garant d’une morale quelconque mais d’avancer pour trouver une réponse.

Reste que pour relater la vie brisée de cette femme usée par la culpabilité, l’amour et la peine, Frears est bien conscient que les armes les plus adaptées sont aussi les plus simples – ici l’émotion et la modestie. À ce titre, le britannique fait preuve d’un vrai savoir faire.

Titre original : Philomena

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Durée : 98 mn


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