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Numéros zéro

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Avec ce film, tourné les quelques jours précédents le lancement du quotidien Le Matin de Paris en 1977, le cinéaste nous plonge dans le coeur du cyclone d´une rédaction en pleine effervescence. Nous sommes à 4 ans de l´accession au pouvoir de François Mitterrand, et la France Giscardienne est toute prête à accueillir un journal […]

Avec ce film, tourné les quelques jours précédents le lancement du quotidien Le Matin de Paris en 1977, le cinéaste nous plonge dans le coeur du cyclone d´une rédaction en pleine effervescence. Nous sommes à 4 ans de l´accession au pouvoir de François Mitterrand, et la France Giscardienne est toute prête à accueillir un journal qui s´affiche résolument de gauche. Sous la direction de Claude Perdriel, une petite centaine de personnes s´est réunie et partage l´espoir et l´énergie de ce projet. C´est une époque où la presse n´est pas au bord du gouffre, et où créer un quotidien papier payant n´a rien d´un rêve impossible, une époque où les infos passent par la radio, le téléphone à cadran, l´ORTF, pas Internet. L´époque des rotatives triomphantes.

Depardon fait ici preuve de toute sa maîtrise du documentaire << de terrain >>, en se fondant si bien dans les bureaux marron/vert 70´s qu´il arrive à capturer des images inédites et très révélatrices de son époque, de ce milieu, de ce métier. Il est passionnant de suivre les débats internes qui président à la fondation d´un journal, ces questionnements qui concernent la presse en général, sur les angles à adopter, les sujets à traiter ou non, et déjà le rapport ambigu d´indépendance et de nécessité avec à la publicité. La question du style aussi, avec cette volonté de se démarquer de la presse existante, mais le besoin de toucher le plus grand nombre, puisqu´<< il faut apprendre à écrire avec des phrases courtes, dire les choses en peu de mots >>.

Une leçon que semble appliquer à la lettre Depardon, avec sa caméra micro discrète où ne s´égarent que très peu de regards caméra, tant on sent chacun totalement absorbé dans son sujet. Et en effet, le style Depardon consiste en une plongée brutale dans ce milieu journalistique, en huis clos, avec à peine quelques indications des noms et fonctions des principaux << acteurs >>. Au spectateur, tout comme au cinéaste lors du tournage, de comprendre les enjeux de la tension qui anime tout ce petit groupe, des problèmes de politique internationale jusqu´aux soucis de typographie.

On suit ainsi la formidable aventure humaine de la création d´un journal, mais on devine au détour beaucoup des rapports humains, ainsi que la personnalité de chacun. Claude Perdriel possède ainsi le charisme sobre et positif du chef qui sait rester calme, même à la veille de la naissance du journal, alors que des ouvriers font hurler les perceuses juste dernière sa porte. Situation a priori inutile, << temps mort >> absolu, mais qui en dit tellement sur cet homme. Les femmes, elles, sont montrées comme les grandes laissées-pour-compte : elles n´occupent aucun poste à responsabilité, sont à peine écoutées, souvent réunies entre elles comme pour faire face à ce groupe majoritairement masculin, où tous les rôles principaux sont tenus par les hommes (il faut voir le plan où une journaliste se fait donner la leçon sans pouvoir ouvrir la bouche…!) Malgré l´impression de progressisme que peut dégager cette équipe et son projet, les inégalités fondamentales de la société de l´époque s´y retrouvent reproduites bien malgré eux.

Par son montage alternant temps forts et temps faibles, Depardon dessine un portrait de groupe passionnant, démontrant que l´image du réel est faite de strates, que le cinéma peut nous apprendre à mieux déceler.

Titre original : Numéros zéro

Réalisateur :

Acteurs :

Année :

Genre :

Durée : 89 mn


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