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Nuit Bleue

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Plus poète que terroriste, le vidéaste signe un film courageux et audacieux qui marque une réelle proposition de cinéma. Un « Sucker Punch » corse ?

Vidéaste et réalisateur, d’emblée le public et le critique prennent peur. D’autant que ce dernier a tendance à se cacher derrière une posture inapropriée : les vidéastes font de jolies images, mais on n’y comprend rien et c’est pour les musées ! Est rangé dans cette étroite boîte tout cinéaste qui a le malheur de vouloir se dégager, ne serait-ce qu’un peu, de structures narratives figées, pour interroger véritablement le cinéma dans sa spécificité à raconter une histoire par et avec l’image. Pêle-mêle dans cette catégorie, on trouve Apichatpong Weerasethakul, Raya Martin,… voire leurs aînés Abbas Kiarostami ou Gus Van Sant dès que leurs expériences s’éloignent trop des sentiers battus. On pourrait y mettre aussi Zack Snyder vu l’accueil réservé par la critique à son dernier film qui semble refuser de regarder les images qu’on met sous ses yeux pour compiler un discours qui ne s’applique pas à l’objet en question.

Alors Sucker Punch/Nuit Bleue même combat ? Pas tout à fait, encore que le film d’Ange Leccia est une sorte d’extension temporelle de la magistrale première séquence du Snyder. Nuit Bleue est lui-aussi un film d’action et d’aventure aux effets visuels superbes. Le film montre une confiance énorme dans le pouvoir expressif des images et du montage. La comparaison au début, sans paroles, de Sucker Punch n’est ni superficielle ni galvaudée. Nuit Bleue se développe avec une économie de mots qui ne nuit en rien à la « compréhension » de l’action. De l’état civil des personnages, nous n’apprendrons donc que peu de choses, à peine leurs prénoms. Qui pourrait s’en plaindre ? En quoi le patronyme, la profession ou les arriérés d’impôts du personnage seraient-ils plus signifiants que ce qu’il fait à l’écran et ce qu’il ressent ?

On découvre donc une jeune Parisienne qui retourne en Corse après le décès d’un proche. Qui ? Aucune importance. Elle se retrouve entre deux hommes : un ancien amant et un jeune inconnu qui l’attire. Ce trio amoureux se forme sur fond de nationalisme corse. Loin d’Ange Leccia pourtant, l’idée d’un film historique qui présenterait enjeux et personnages réels (à la manière de l’excellent Carlos d’Olivier Assayas par exemple). Le nationalisme est ici une réalité qui oriente le film, mais est donnée d’emblée, sans fard critique ou engagé, comme une réalité d’action. Car sans bavardage administratif ou caractérisation psychologique, il reste l’action. Nuit Bleue est un film d’action, d’aventures fait d’actes successifs : préparatifs et réalisation d’attentats se mêlent au rapprochement des personnages. Les corps rencontrent les éléments : le feu évidemment avec les nombreuses explosions, mais aussi l’eau et le vent. Tourné en hiver (« pendant la période des tempêtes » raconte le réalisateur), la Corse et le climat font partie des personnages et sont plus à même de définir les sentiments et relations que toute psychologie hâtive. Le déchaînement des éléments renforce le caractère resserré de l’intrigue auquel s’oppose l’extrême ouverture des espaces.

Pour qui connaît le travail d’Ange Leccia, la résurgence de motifs de ses précédentes vidéos est curieuse : la Corse, évidemment, déjà abondamment filmée (Île de beauté, 1996), une mer à la verticale en plongée totale (La Mer, 1991), la fumée (Fumées, 1995), une relecture de l’Ophélie d’Hamlet (vidéo pour une adaptation du Jour des meurtres dans l’histoire d’Hamlet de Bernard-Marie Koltès)… Ici la beauté purement visuelle des vidéos de Leccia perd un peu de sa force brute car elle s’intègre au récit. L’observation de phénomènes naturels (ou humains) s’offre ainsi comme un état des personnages ou des situations. Aussi judicieux cela soit-il pour la narration, on ne peut s’empêcher de voir ce procédé comme une tentation de rétrospective personnelle qui, pour un vidéaste, peut apparaître comme le déplacement de l’exposition dans le format film – préoccupation apparemment très présente dans l’esprit des artistes puisqu’on la retrouve de manière encore plus affichée dans le film The Host and the cloud de Pierre Huyghe (2010). (1)

Le film souffre parfois des limites de son approche. Son aspect volontairement lapidaire, l’interruption quasi systématique des scènes dans leur déroulement, si elle est signifiante (et peut évoquer la construction du récent Stretch de Charles de Meaux) a pour effet pervers d’en briser les effets et de nuire à la naissance du sentiment. L’attirance, l’amour, la jalousie sont palpables, mais ainsi brièvement esquissés apparaîtraient presque comme un cliché. A cela s’ajoute une dimension romantico-anarchiste (angélisme des personnages, recours à une chanson de Gainsbourg pour marquer la relation amoureuse naissante…), déjà sentie dans le travail d’Ange Leccia, mais pas toujours des plus fines dans le cas présent.

Cela n’empêche en rien Nuit Bleue d’être l’un des films les plus intéressants de ce début d’année. Mêlant un intérêt plastique pour l’image à un jeu sur les codes du genre, le film d’Ange Leccia, à sa manière, cherche à étendre le champ souvent sclérosé du cinéma distribué en circuit traditionnel. Comme souvent, c’est par les personnes qui lui sont extérieures que la discipline se renouvelle parfois. Avec un amour fou pour le cinéma et un désir évident d’en explorer les possibilités, Ange Leccia signe un film beau et inattendu. Bien loin d’être aride ou incompréhensible, il marque au contraire par la confiance qu’il place en son spectateur de la même manière que le faisait Sucker Punch. Nuit Bleue pourrait d’ailleurs s’achever sur le beau Love is the drug qui clôturait le film de Snyder. Mais avec l’accent corse plutôt que russe.

(1) Cette idée du basculement de l’exposition dans le film résonne avec la pratique d’Ange Leccia de l’exposition comme un film à parcourir : « Beaucoup de mes expositions, comme Pacifique, au musée d’art moderne de la ville de Paris en 1997, ou ma dernière exposition à la galerie Almine Rech, sont construites comme une déambulation filmique, où le spectateur passe de salle en salle, comme de scène en scène. »

Titre original : Nuit Bleue

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Durée : 88 mn


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