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Lullaby to My Father

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Film exigeant au point d’en être ennuyeux, « Lullaby to My Father » reste malgré tout à voir pour qui connaît bien son auteur.

Avec plus de cinquante films à son actif dont une majorité de documentaires, Amos Gitaï est un des auteurs les plus prolifiques de notre temps. Le cinéaste, depuis ses grands débuts en 1980, filme à une cadence parfois proche des deux films par an. Mais à aucun moment, cette frénésie de tournage n’a nui à la force et à la finesse de l’œuvre du cinéaste israélien – ni à son courage aussi, car cette dernière vertu ne fut pas la moindre dont Amos Gitaï donna la preuve tout au long de sa carrière. Son Journal de campagne en 1982 sur l’occupation de la Cisjordanie en fut la brillante illustration, le sujet du film étant brûlant à une époque où il était pratiquement interdit de prononcer le mot de « palestinien » en Israël. Dans ces conditions, filmer – comme ce fut le cas pour Gitaï et son équipe – l’expropriation des terres des Arabes ou les patrouilles de Tsahal dans Naplouse relevait du défi physique. Gitaï avait ainsi continué de filmer malgré les menaces des soldats. Une caméra qui tangue, du flou, mais au bout un témoignage exceptionnel…

C’est Kadosh qui en 1999 va consacrer l’Israélien et lui donner une notoriété en France. Ce film, troisième volet de la trilogie des villes, est tourné dans le quartier ultra-orthodoxe de Jérusalem. Film d’une grande finesse sur une communauté très secrète et qui interroge avec beaucoup de distance, sans jugement mais sans concession, la place accordée aux femmes par la religion juive traditionnelle, Kadosh est symptomatique du travail de Gitaï. C’est la recherche d’une identité – la sienne, celle d’Israël – qui le guide à travers des territoires. Ainsi, comme l’écrit Serge Toubiana dans un ouvrage consacré au maître, « l’œuvre de Gitaï ne cesse de creuser l’espace et le territoire, interrogeant l’identité juive avec une sorte d’obstination tranquille, d’inquiétude sereine » (1).

Dans Lullaby to My Father, le cinéaste rend hommage à son père, Munio, en retraçant la jeunesse de ce dernier en Europe avant qu’il n’émigre en Israël. Munio a étudié au Bauhaus, la célèbre école d’architecture allemande du début du XXe siècle ; il y rencontrera Kandinsky et Paul Klee notamment. La clef de voûte de ce film, constitué d’un mélange de scènes de fiction, de collages de photos, de lettres du protagonistes lues, est l’architecture – cet art, majeur dans l’existence de Gitaï (lui-même ayant étudié l’architecture) -, utilisée comme un pont entre lui, son père et Israël. Gitaï évoque dans un texte sur le film, les difficultés que son père, architecte moderne et innovant, a eu pour imposer les principes du modernisme en matière de construction, dans les kibboutz d’Israël notamment. D’ailleurs, dans ce même texte, le cinéaste, laïc affirmé, n’hésite pas à pourfendre les tendances actuelles de l’urbanisme dans son pays : « Tout le monde, hommes, femmes, enfants / Considère qu’il faut une kippa au sommet d’un immeuble juif / En quoi est-ce un motif juif, une kippa ou une coupole ? / Mais de nos jours, en tout cas à Jérusalem, / Il y a de plus en plus de coupoles et de kippas, à maints égards » . Tout Gitaï est là, dans ce questionnement incessant, cette contestation, l’intellectuel scrutant sans cesse un présent en l’éclairant à l’aide du souvenir et de la mémoire.
 
 

 
 
Le souvenir de ce père mort en 1970 hante, c’est certain, ce fils qui ne cesse dans tous ses films d’interroger l’identité, l’Histoire d’Israël et par là même, les siennes propres. C’est constamment une recherche, un questionnement auquel nous avons à faire, autant dans ce dernier film, d’une grande austérité formelle, que dans une fiction plus facile d’accès comme Kippour en 2000, sur le conflit israélo-arabe de 1973, guerre dans laquelle Amos Gitaï prit part. Certaines séquences, dans leur sobriété, leur dépouillement, faisant presque émaner d’elles un immense chagrin, une peine incommensurable, une tristesse infinie. De quoi s’agit-il ? Du destin de Munio rescapé in extremis des griffes nazies mais aussi du destin d’un peuple, de la catastrophe qui se prépare. Nous sommes dans les années 1930 mais nous roulons sur une autoroute de nos jours sous la neige tandis qu’une voix off lit une lettre de Munio. Dans cette séquence précisément l’on perçoit la tragédie lorsque cette voix singulière évoque le mal-être d’une époque. Ainsi le père d’Amos écrit : « Les corbeaux croassent, l’Homme est mauvais ». Ce sont les années 1930 ; c’est aujourd’hui aussi.

Mais, si Lullaby to My Father est incontestablement une œuvre profonde qui trace des perspectives inhabituelles, elle risque bien de n’avoir aucun intérêt pour le néophyte, car ce dernier opus du maître israélien sera bien confus et quelque peu ennuyeux pour qui n’aura pas préalablement acquis quelques clés sur l’univers de l’auteur. Le propos de Gitaï est lent, très austère. Le mariage de la fiction et du documentaire, ici, fonctionne mal et laisse l’impression que le metteur en scène ne réussit pas à transmettre son émotion… sa douleur.

(1) Serge Toubiana, Exils et territoires : le cinéma d’Amos Gitaï, Arte Éditions, 2003, p.7.

Titre original : Lullaby to My Father

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Durée : 90 mn


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