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Les Vampires (Louis Feuillade, 1915)

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<< Les crimes des Vampires sont consignés dans ce carnet. Malheur à celui qui voudra connaître ces terribles secrets. >>

Au seuil de ce mystère, si tu sens défaillir ton cœur, trembler ta main, jette au loin ce papier et passe ton chemin, sinon, ouvre ce pli… La réponse est derrière. Des nuits sans lune ils sont les rois, les ténèbres sont leur empire. Pourtant la Mort, semant l’Effroi, voici le vol noir des Vampires aux grandes ailes de velours non pas vers le Mal… Vers le pire !
Ainsi ont été annoncés Les Vampires au public. Ce jalon du cinéma français n’a pas eu une carrière de tout repos. Créé dans l’urgence, adulé par le public, mais vilipendé par une part importante de la critique (et par la police !), le serial de Louis Feuillade en a vu de toutes les couleurs.
1915 : Louis Feuillade est directeur artistique de la maison Gaumont, déjà auteur de plusieurs centaines de films (il en réalise plus de 800 au cours de sa carrière) et auréolé du succès de la série Fantômas (cinq épisodes en 1913) d’après les romans feuilletons de Marcel Allain et Pierre Souvestre.
La période est morose. C’est la guerre, les autorisations de projections sont rares. Feuillade lui-même est mobilisé quelques mois cette année-là avant d’être réformé pour troubles cardiaques. Pire, le concurrent direct de Gaumont, Pathé, annonce en grande pompe la création du ciné-roman Les Mystères de New York, les aventures rocambolesques de la belle Pearl White. Il faut répliquer vite. Les Vampires, tourné dans l’urgence, au jour le jour, sans savoir de combien de pellicule on disposerait, en partie improvisé en fonction des aléas de la mobilisation, prend Pathé de vitesse et paraît sur les écrans en novembre 1915.
« On venait de me démobiliser… J’entreprenais ce scénario avec qui ? Parbleu ! Avec des artistes réformés, exemptés… et, tous les huit jours, visités par l’autorité militaire, menacés de récupération, astreints à la loi Dalbiez… Ah ! c’était gai ! Du jour au lendemain, mes interprètes pouvaient me faire défaut. Mais j’étais l’auteur. Alors, je modifiais mon scénario. Il y a toujours moyen de s’en tirer ! Les Vampires étaient une association redoutable, dont les membres « pouvaient » changer ! Sans s’en douter, l’autorité militaire collaborait avec moi ! Quand un interprète m’était pris, eh bien ! je modifiais le scénario… Pas plus malin que cela ! » (1)
En dix épisodes (pouvant aller d’une dizaine de minutes à une petite heure), la série met en image l’enquête de Philippe Guérande (Edouard Mathé), rédacteur au Mondial, sur les Vampires, grande organisation criminelle de la région parisienne. Il est accompagné de l’inénarrable Mazamette (Marcel Lévesque), vampire repenti, aide de choc et incontestable héros de la série. Point de créatures surnaturelles, les Vampires ont pris ce nom par allusion à leur activité essentiellement nocturne et leur costume entièrement noir. Et bien sûr pour ses connotations effrayantes. Car véritablement, ils terrorisent la population par la violence de leurs méthodes et l’ampleur de leurs crimes.
 
 
 

« Mon cher ami, je ne sais rien des Vampires, si ce n’est que tout le monde en a peur. »

Les Vampires n’est donc pas à proprement parler un film fantastique. Le genre en tant que tel ne se formalise que dans les années 1920. Mais il montre la construction d’un univers fantastique par les bandits aux méthodes mystérieuses. Le fantastique naît donc dans le regard des victimes et de l’enquêteur et infiltre ainsi le quotidien et le film. Les Vampires est présenté par l’importante campagne publicitaire d’alors comme une « série de films mystérieux » et les titres des épisodes reflètent bien cela : La Tête coupée, La Bague qui tue, Le Cryptogramme rouge, Le Spectre, L’Evasion du mort, Les Yeux qui fascinent, Satanas, Le Maître de la foudre, L’Homme des poisons et Les Noces sanglantes. La série joue sur la fascination du public pour les grands criminels, comme l’a montré Fantômas, et les domaines de l’étrange. De fait, les apparitions des énigmatiques Vampires sont parées de merveilleux. Moulés dans leur tenue noire, leurs déplacements sont lents et très chorégraphiés. Ils sont comme des funambules grimpant sur les murs ou dansant sur l’arrête des toits de Paris. A plusieurs reprises, on les voit s’introduire la nuit dans les chambres à coucher. Alors que l’image est plongée dans la pénombre, un rai de lumière vient percer l’écran depuis le fond de la scène. C’est une porte qui s’ouvre et qui laisse s’insinuer la silhouette des criminels. Les Vampires semblent imprenables, disparaissant au moment où on croit les tenir.
Ce sont les Vampires eux-mêmes qui mythifient leurs actions pour insuffler la peur. Ils ne sont jamais ceux que l’on croit. Ainsi le Grand Vampire et la fidèle seconde Irma Vep (dont le nom est une anagramme de vampire), incarnée par Mlle Musidora, vamp avant l’heure, revêtent des identités et costumes différents à chaque épisode. Leurs méthodes sont proprement stupéfiantes : coffres-forts dissimulés, armoires à double fond, bague et stylo qui tuent, aiguille pétrifiante, hypnose, morts qui ressuscitent… De même que leur manie de disparaître sans laisser de traces. Les deux premiers épisodes mettent en avant cette magie qui entoure les Vampires. Dans La Bague qui tue, Feuillade fait directement référence à une image maîtresse du fantastique. Sur une scène de théâtre, la danseuse Koutiloff donne une représentation d’un ballet inspiré des méfaits des brigands. Costumée en vampire, elle s’apprête à attaquer une jeune femme, mais s’effondre victime de la bague meurtrière offerte par le Comte de Noirmoutier, l’une des nombreuses identités du Grand Vampire. Ce ballet est sans doute l’image la plus célèbre de la série. Elle est directement inspirée de la gravure du peintre espagnol Francisco Goya : Le Sommeil de la raison produit des monstres (1797) dans laquelle des créatures nocturnes s’abattent sur un jeune endormi.

 

 

Un fantastique rationnel

Après les deux premiers épisodes, où les scènes se donnent comme volontairement étranges, Louis Feuillade passe le reste de la série à rationnaliser les actes et les crimes des Vampires. Jusqu’alors les choses apparaissaient comme fantastiques, car personne ne comprenait ce qui se passait ni comment. L’arrivée d’Irma Vep dans le troisième épisode, Le Cryptogramme rouge nous fait pénétrer les coulisses. On découvre les rouages du crime et la naissance du fantastique. Cela se passe en deux temps. D’abord, Feuillade laisse le spectateur (et ses personnages) dans l’inconnu, pour ensuite offrir une explication raisonnée du mystère. Par exemple, Guérande tire et tue Irma Vep ainsi qu’un autre vampire qui s’étaient introduits dans sa chambre. Il sort prévenir la police. A son retour, les corps ont disparu. Quelques scènes plus tard, Guérande s’aperçoit que son révolver était chargé à blanc. Feuillade nous place par la suite devant la préparation des crimes par les Vampires. Ils n’auront alors plus de secrets pour nous. Ainsi dans Les Yeux qui fascinent les méfaits se construisent littéralement sous nos yeux. Le Grand Vampire divertit les clients d’un grand hôtel en racontant une histoire tandis qu’Irma Vep cambriole une chambre. La séquence se déroule en un audacieux montage parallèle entre le récit du Grand Vampire sur l’un de ses ancêtres qui prend la forme d’un flashback et le vol en cours. Feuillade vient troubler la perception du spectateur puisque le récit narre aussi un vol.

Temps anciens et temps présent se mêlent, la réalisation et le montage s’affirment. Les premiers épisodes montrent un dispositif quasi immuable : les scènes sont tournées en plan fixe, sans coupe, sans véritable jeu sur les échelles de plan. On voit au fur et à mesure des épisodes le metteur en scène devenir plus hardi s’essayant timidement à quelques courts panoramiques (en extérieur surtout) ou gros plans qui viennent renforcer la dramaturgie comme par exemple les gros plans répétés dans les derniers épisodes sur le gant pétrifiant. L’usage de voitures ou de chevaux à l’écran permet aussi l’arrivée de beaux travellings (arrières essentiellement). Tournés entre la fin 1915 et le début 1916, Les Vampires bénéficie évidemment de la maîtrise de Feuillade et de l’influence américaine. Léon Gaumont va régulièrement aux Etats-Unis pour vendre ses films et s’enquérir des nouveautés et du goût américain. Il demande ainsi régulièrement à Feuillade d’accélérer le rythme de ses films. On sait aussi que le réalisateur demandait à ses acteurs de suivre l’exemple des films d’action de Douglas Fairbanks.

Cette déconstruction des apparences fantastiques culmine dans L’Homme des poisons. On y voit les inventions criminelles des Vampires naître dans un laboratoire et dans le cerveau de Vénénos. Le fantastique, c’est donc la science. Ou la crédulité humaine. Feuillade montre à plusieurs reprises l’intérêt humain pour tout ce qui touche de près ou de loin au surnaturel. Le sérial est parcouru de personnages plus ou moins charlatans : liseur de tarots, diseuse de bonne aventure, médium… Ce penchant triomphe dans une formidable séquence de mise en scène à l’intérieur même de l’image dans le dernier épisode, Les Noces sanglantes. Une jeune veuve se rend chez une voyante pour découvrir l’identité des meurtriers de son époux. La médium exploite la crédulité de sa cliente en faisant apparaître comme des spectres des Irma Vep et Vénénos plus que présents. Loin d’être une déception, cette rationalisation du fantastique, au contraire, ne fait que renforcer l’horreur des crimes commis. Ce ne sont pas des bêtes étranges, mais des hommes qui tuent d’autres hommes. Le pire arrivant sans doute avec la mort du concierge, victime collatérale qui expire empoisonné sous le regard de sa femme.
 
 

Si tout est fait pour rendre réaliste les (nombreuses) intrigues, il n’empêche que le fantastique reste présent dans le film. Les Vampires intriguent et la belle Irma Vep dans son collant moulant est un objet de fascination plusieurs générations durant. Feuillade a créé un mythe et une esthétique qui n’en finit pas d’inspirer les artistes. Dès les années 1920, les Surréalistes vont s’emparer des figures de Fantômas et des Vampires et on ne compte plus les textes qui leur sont dédiés. Mais c’est moins le réalisateur que ses créatures qui sont goûtés à l’époque, la fascination pour l’étrange et la destinée humaine : « Il était facile de généraliser le cas de Moreno ou d’Irma Vep à celui de toute créature humaine : l’impossibilité d’éviter la catastrophe terminale. A ce point étonnant de confusion morale où les hommes vivaient, comment ceux-ci qui étaient jeunes ne se fussent-ils point reconnus dans ces bandits splendides, leur idéal et leur justification ? » écrivait Aragon. (2)

Ce qui est fantastique, c’est l’homme. Feuillade révèle ce qu’il peut y avoir de fantastique dans le quotidien : le visage d’une humanité inventive qui la pousse parfois aux pires atrocités… Le crime bien que puni n’est jamais dénué de panache. Comme l’écrit plus tard Georges Franju, le fantastique est un moyen d’accéder à la réalité (3). Leçon qu’on retrouve ainsi souvent dans le cinéma fantastique.
Près d’un siècle a passé. Pourtant le cinéma garde toujours en mémoire le réalisme poétique des images de Feuillade et ces quelques plans où les silhouettes graciles des Vampires filent sur les toits parisiens comme le montre le bel Irma Vep (1995) d’Olivier Assayas avec Maggie Cheung reprenant le rôle de Mlle Musidora. Qui nous dit que nos Vampires ne dansent pas encore au-dessus de nos têtes la nuit venue ?

(1) Patrice Gauthier & Francis Lacassin in Louis Feuillade, maître du cinéma populaire, Paris : Gallimard, 2006, p.74.
(2) Louis Aragon in Projet d’histoire littéraire contemporaine, Paris : Mercure de France, 1923.
(3) « Le fantastique chez Feuillade possède une parenté évidente avec ma propre conception, puisque celle-ci est résolument réaliste et qu’elle tend à montrer, à travers et même au-delà du fantastique, qui est un moyen, une arme et non pas un but, ce qu’il y a de poétique, de tendre et de violent, de dramatique, dans la réalité la plus proche, la plus familière. » Georges Franju in Francis Lacassin, Louis Feuillade, Paris : Éditions Seghers, 1964, p.151.

Admirateur de Feuillade, Franju adapte d’ailleurs son Judex en 1963.


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