L´Ange blessé

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Voici le deuxième volet de la trilogie du réalisateur kazakh Emir Baigazin qui réserve encore de belles mais terrifiantes surprises.

Par une série de plans magnifiques, quelquefois presque immobiles, qui évoquent Le Caravage ou encore le peintre Hugo Simberg dont on découvre la fresque qu’il a réalisée pour la cathédrale de Tampere en Filande, La Guirlande de vie, dans le film. "Elle représente trois garçons comme autant d’apôtres qui transportent un arbre de vie", déclare Emir Baigazin dans le dossier de presse. C’est ce que vous pouvez voir à la fin de chaque partie, lorsque le titre du chapitre apparaît. Et il est à noter que la dernière apparition de La Guirlande de vie ne comporte aucun visage d’enfant, comme si l’enfance était morte. Car, en effet, le message que semble nous apporter le réalisateur est le suivant : il faut prendre garde à ne pas blesser les anges. Ces anges, autrement dit les enfants dont il brosse quatre portraits bien distincts, sont certainement des métaphores du paradis perdu, de la tristesse de la vie, contrebalancée parfois par des moments de grâce comme la voix de Poussin lorsqu’il chante un Ave Maria à deux reprises, dans un plan en légère contre-plongée qui donne la dimension de la beauté et de la foi.

L’ange blessé est le deuxième volet d’une trilogie qu’Emir Baigazin a commencé avec son très remarqué Leçons d’harmonie en 2013. Au Kazakhstan, dans les années 90, dans un village reculé, Emir Baigazin nous laisse sans voix en dépeignant quatre destins tragiques de quatre adolescents qui se brûlent les ailes pour se faire une place dans le monde. Il ne s’agit pourtant pas d’un film choral, les quatre histoires sont bien séparées, même si elles présentent bien sûr des similitudes et si certains des enfants se retrouveront dans le plan final pour écouter chanter Poussin. Jaras, lorsque son père sort de prison, doit travailler pour nourrir sa famille. Poussin a une très belle voix mais les petits caïds de l’école vont l’empêcher de trouver sa voie. Crapaud parcourt les ruines du village pour trouver du métal à revendre lorsqu’il rencontre trois simples d’esprit qui parlent d’un trésor caché et pour lesquels il commettra l’irréparable péché. Et enfin, Aslan est un élève brillant qui doit parer au plus pressé lorsqu’il apprend que sa petite amie est enceinte.

Cependant, Emir Baigazin se défend d’avoir voulu faire un énième film sur l’adolescence, même si on le sent fasciné par le sujet et ses modèles d’une beauté plastique remarquable et qu’il filme parfois d’une façon ambiguë comme s’il s’inspirait de Pasolini. « L’adolescence, déclare-t-il, n’est pas le sujet de ma trilogie en tant que tel et il n’y a rien d’autobiographique dedans. Elle est simplement le prisme privilégié à travers lequel je peux aborder les dilemmes moraux, les conflits intérieurs des hommes, de la manière la plus claire et la plus sensible possible. L’intériorité d’un jeune de treize ans agit comme un verre grossissant. » On serait cependant en droit de se demander quelle est la signification du film, même si on peut lui en trouver plusieurs dans la mesure où il est vraiment polysémique. Mais sans doute, garde-t-il jalousement son secret comme si Emir Baigazin voulait s’en référer au trésor dont parlent les enfants fous et angoissants de son film. Bien sûr, il n’est certes pas interdit de faire aussi un parallèle entre les fautes irréparables que commettent ces jeunes et l’état de leur pays, d’autant que l’analyse même du réalisateur nous y convie. « Les personnages sont tous les quatre confrontés à un dilemme moral. Ce qui m’importe, c’est qu’ils réalisent qu’ils ont fait le mauvais choix. La période qui sert de cadre historique à L’ange blessé, celle des années 1990, a été marquée par une crise profonde pour le Kazakhstan : l’électricité était coupée régulièrement, les orphelinats étaient surpeuplés, à l’heure du couvre-feu la rue devenait un petit théâtre de la criminalité. Les lois scélérates ont fini par devenir la norme. » Beau film envoûtant, étrange et ténébreux qui ne laissera personne indifférent.

Titre original : Ranenyy Angel

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Durée : 112 mn


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