La Terre (The Land)

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The Land est un film de propagande, une commande de l’Etat américain (du ministère de l’agriculture plus précisément). L’épilogue entonne déjà une ode au « travail, famille, patrie » avec musique et commentaires fringants. Panoramique sur une maison typique du Tennessee pour dire l’harmonie et la parfaite adéquation des hommes avec leur Terre. Puis, la […]

The Land est un film de propagande, une commande de l’Etat américain (du ministère de l’agriculture plus précisément). L’épilogue entonne déjà une ode au « travail, famille, patrie » avec musique et commentaires fringants. Panoramique sur une maison typique du Tennessee pour dire l’harmonie et la parfaite adéquation des hommes avec leur Terre. Puis, la rupture. Un fondu au noir plus loin et c’est la crise. Mêmes images mais commentaires et musique sombres cette fois et, du coup, plus les mêmes images. Ou la relation de manipulation que la parole peut entretenir avec ce qui nous est donné à voir. Ce que le film a de bon n’est évidemment pas à chercher du côté de cette propagande dont Flaherty semble vouloir exhiber les grossières ficelles pour s’en décharger (et ce même s’il paraît lui aussi avoir foi en le progrès). Son génie se fait jour ailleurs, par fulgurances.

Une scène retiendra ainsi particulièrement l’attention tant elle est miraculeuse de beauté poétique : un vieil homme noir sort d’une maison pour sonner la cloche d’un monde qui n’est plus. Âme errante qui semble tout droit sortie de la Divine Comédie de Dante, condamnée à répéter inlassablement le même geste inutile jusqu’à la fin des temps. Car voici venue l’érosion dans le Tennessee : « Quand la terre se délabre, la vie se délabre ». Cette terre c’est Gaia, cette mère qui, quand elle reprend, emporte la vie dans son sillage. Et celle du Tennessee est désormais infertile, elle peine à nourrir ses enfants, et les précipite dans la pauvreté. Ce paysage quasi désertique que Flaherty filme de manière obsédante est un peu comme l’Attique du Critias de Platon : « L’image d’un corps que la maladie a rendu squelettique ».
S’ensuivent chômage et pauvreté, et ces problèmes s’étendent au-delà du Tennessee.

Mais déjà commencent à poindre des solutions : les cerveaux de l’Amérique triomphante proposent l’irrigation, comme dans l’Arizona. Ce n’est pourtant pas suffisant puisqu’aux ravages de l’érosion viennent s’ajouter ceux de la mécanisation et des prix trop bas. Mais là encore, aucune messe n’est dite et ce sont les images du début qui refont une énième fois leur apparition dans l’épilogue. La voix-off est cette fois-ci triomphale, la même maison semble se dresser fièrement (panoramique du bas vers le haut) et le couple de fermiers regarde vers l’horizon, donc vers l’avenir. Les moissonneuses batteuses, aux allures de monstres lorsqu’elles prenaient le travail des ouvriers agricoles, se révèlent pleines de promesses sous l’impulsion du commentaire off : « mettre ces merveilleuses machines totalement au service de l’homme ». Ce sont elles d’ailleurs qui vont clore le film en partant vers le lointain.

Flaherty a souvent voulu montrer les relations fluctuantes qu’entretenait l’homme avec son environnement. En filmant la terre de manière si obsessionnelle, il semble s’évertuer à réconcilier les hommes avec elle, à recréer le lien de parenté cosmique que l’homme éprouve avec la nature. On ne peut s’empêcher de rapprocher ce film de la trilogie antique de Pasolini dans laquelle l’image était elle aussi contaminée par les paysages. Avec The Land, tout comme Pasolini l’a fait plus tard, Flaherty figure une part d’éternité.

« La terre est mère de toutes choses, qui toutes les nourrit puis recueille leur dernier germe », disait Eschyle dans les Choéphores.

Titre original : The Land

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Durée : 42 mn


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