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Rencontre avec Johan Grimonprez, de Hitchcock à YouTube

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Auteur d’un jeu de doubles et d’apparences plus que trompeuses, Johan Grimonprez nous livre quelques clefs à propos de « Double Take ».

Vidéaste très connu du milieu de l’art contemporain, l’artiste belge Johan Grimonprez sort son premier film en salle. Double Take est un curieux et savoureux mélange d’images d’archives des années 1960 et d’images contemporaines tournées avec le sosie officiel d’Alfred Hitchcock. Entre réalité et apparences, fiction et documentaire, cinéma et télévision, Alfred Hitchcock et Ron Burrage, Grimonprez revient sur la création de son film et son rapport aux images.

Comment est né Double Take ?

J’étais à la recherche d’un sosie d’Alfred Hitchcock pour un autre film, qui est en préparation. On a organisé un casting que j’ai documenté, comme je le fais régulièrement durant le travail de recherche, pensant déjà que cette documentation ferait partie du film. Après avoir vu quatre-vingt sosies d’Hitchcock, j’ai rencontré à Londres Ron Burrage qui est le sosie professionnel d’Hitchcock depuis vingt ans. Sa vie est une série de coïncidences liées à celle d’Hitchcock. Il est né le même jour que lui, a travaillé à l’hôtel Claridge quand Hitchcock y séjournait, a été serveur au Savoy, le restaurant préféré d’Hitchcock… Je me disais qu’il pouvait être intéressant de faire quelque chose autour de ça. On a réalisé une interview. Elle est très drôle, mais ça ne suffisait pas. En faisant des recherches, j’ai découvert les séries Alfred Hitchcock Présente… dans lesquels Hitchcock joue parfois sur l’idée du double. J’ai voulu confronter au vrai sosie l’image d’Hitchcock jouant son propre rôle, devenant l’imitation de lui-même jusqu’à apparaître plus vrai que l’original. Parfois Ron Burrage semble plus vrai que le vrai Hitchcock. Ce jeu d’échange des rôles m’intéressait.
En parallèle, j’avais demandé à Tom McCarthy, mon coscénariste, d’adapter la nouvelle où Borges se rencontre lui-même [25 Août 1983, ndlr] en remplaçant Borges par Hitchcock. A Londres, nous avions aussi rencontré un sosie de voix d’Hitchcock, Mark Perry à qui on a fait raconter cette histoire et celle du McGuffin qu’Hitchcock raconte à Truffaut dans les Entretiens, réalisés sur le tournage des Oiseaux en août 1962. J’ai voulu poursuivre cette idée de rencontre entre deux cinéastes en remplaçant Truffaut par Hitchcock lui-même. Autre coïncidence autour de Ron Burrage, il avait été invité durant le centenaire d’Hitchcock à présenter la restauration des Oiseaux durant le festival de Locarno avec Tippi Hedren.

Comment est intervenue la présence de la télévision et des débats politiques ?

L’histoire de la télévision m’intéresse beaucoup. Avec l’émergence de la TV au début des années 1960, le cinéma est en crise. De nombreuses salles ferment. La TV apparaît comme un double du cinéma. On a pensé à une sorte de combat entre un Hitchcock de la TV et l’autre du cinéma. L’un devant tuer l’autre. Cette époque est aussi celle des premiers débats télévisés, celui historique entre Nixon et Kennedy en pleine Guerre froide. C’est en 1959 qu’est diffusé le premier débat en direct : le Kitchen Debate [débat surréaliste entre Khrouchtchev et Nixon dans une cuisine lors de l’American National Exhibition à Moscou, ndlr]. C’est un moment où la politique devient un spectacle, et la télévision un outil de propagande, et a posteriori une métaphore de la Guerre froide. La peur liée à la conquête de l’espace par les Russes, la construction du Mur de Berlin qui débute le jour de l’anniversaire d’Hitchcock… tout ça s’est entremêlé avec l’histoire d’un Hitchcock voulant tuer l’autre, la culture d’imitation qu’est la télévision, la TV tuant son frère le cinéma… Cela peut aussi apparaître comme un miroir du contemporain, de la révolution digitale où la TV est en train d’être redéfinie par le web 2.2 qui est aussi une culture d’imitation. Ron Burrage fait lien entre les époques.

On vous connaissait plutôt comme vidéaste. Ce film a-t-il été directement conçu pour le cinéma ?

Pour moi la question est secondaire. Même si j’avais conscience que Double Take serait diffusé à la télé puisqu’il est coproduit par ZDF et Arte, en salles puisqu’il y a des producteurs de cinéma et aussi Anna Sanders Films qui fait le lien avec le monde de l’art auquel je suis rattaché. Mais tout mon travail parle de cette recherche sur ce qui se passe entre des milieux et des médias différents : le cinéma, la télévision, le musée. J’explore aussi les frontières entre le documentaire et la fiction. Je cherche à ce qu’il y ait une narration, une fiction, mais qui amène au documentaire. Dans Double Take, j’utilise beaucoup de publicités d’époque, mais, déplacées dans le temps, elles ont valeur de commentaires. Ces publicités, qui se passe dans une cuisine et mettent en scène un débat micro-politique entre hommes et femmes, deviennent un miroir du Kitchen Debate. Elles sont à l’origine des petites fictions destinées à vendre, mais deviennent par la suite un document sur une époque. La fiction se donne alors aussi comme un documentaire.
Ce qui est au cœur du film, c’est l’idée de redéfinir ce qu’est la réalité. On parle d’un sosie qui joue une icône hollywoodienne. Il n’est pas Hitchcock, mais en le jouant, il a créé dans sa vie quelque chose de très personnel. En jouant avec les codes, le document devient autre chose. En ajoutant la musique de Psychose, le café de la publicité devient un poison mortel. La publicité s’inscrit dans l’intrigue du film comme un outil et devient une métaphore de la TV qui tue le cinéma. Dans ses passages télévisés, Hitchcock jouait beaucoup avec le téléspectateur, s’adressait à lui en se moquant des sponsors publicitaires ; il joue avec ça car la TV a modifié la façon de raconter une histoire et notre relation à la réalité. On apprend de la fiction et du documentaire comment se construit notre propre image et notre vision de la réalité. C’est ce va-et-vient qui m’intéresse. On peut essayer de redéfinir notre rapport à la réalité par la fiction, par le documentaire, mais aussi en changeant les codes de présentation d’un film.

     

Le film est constitué en partie d’images d’archives. Comment s’est déroulée l’écriture ? Vous écriviez à partir des images ou vous partiez à la recherche des images après l’écriture ?

Il y avait un va-et-vient entre les deux. J’étais en résidence au Hammer Museum de Los Angeles, sur le campus de UCLA où il y a un grand centre d’archives. Je travaillais avec deux archivistes. On développait le scénario du double en parallèle des recherches historiques sur Hitchcock, le Kitchen Debate… Les publicités pour le café Folger’s ont été trouvées sur YouTube, de même que les séquences sur Youri Gagarine. C’est assez drôle finalement de voir que les moyens de recherche, YouTube et le web 2.2, sont un nouveau moyen de voir le monde qui se reflète dans le film. Dial H-I-S-T-O-R-Y (1997), une de mes précédentes vidéo, peut apparaître comme une prémonition de ce qui se passe aujourd’hui avec YouTube : c’est un montage qui mixe des publicités avec des extraits de journal TV sur les détournements d’avion… L’angoisse du ciel de Dial H-I-S-T-O-R-Y se retrouve dans Double Take, mais mis dans un contexte différent, celui d’Hollywood. Cette peur panique est mêlée à la présence des Oiseaux et réinterprétée par le contexte historique des années 1960. Ce film de fiction tout d’un coup devient une réalité, cette angoisse du ciel, de la prolifération nucléaire… Lorsque je faisais le montage, il y avait d’ailleurs des tensions sur des sujets proches entre les USA et l’Iran.
On a rempli l’histoire écrite par Tom McCarthy d’images d’archives réinterprétées, décodées et recodées avec d’autres niveaux par l’insertion dans une chronologie, l’apport d’une bande-sonore… Chaque image d’archive est contaminée par celle qui la précède et contamine celle qui la suit. Comme l’écrit Walter Benjamin, chaque fois que l’on parle du passé, on réécrit l’histoire avec ce qui est devenu signifiant aujourd’hui. Ce que Double Take raconte, c’est comment la télévision met en place une angoisse qui est utilisée comme propagande dans la société. C’est allé très vite à l’époque. En juillet 1962, le satellite Telstar permet la première émission télévisée en direct diffusée en Europe et aux Etats-Unis. En août, Hitchcock et Truffaut se rencontrent sur le tournage des Oiseaux. En octobre 1962, la crise des missiles de Cuba est un événement mondial relayé par la télévision. Toute la Guerre froide est basée sur des fictions politiques, sur l’intimidation de l’autre.

 

On imagine très bien le film diffusé à la TV entrecoupé de vraies pauses publicitaires.

C’est une idée que j’aime beaucoup. Il y a déjà dans le film ces cinq coupures pub. J’ai toujours voulu faire un film et l’interrompre par de vraies publicités. Il y a aussi ce jeu autour du café de la publicité et de celui que boit l’un des deux Hitchcock tandis que l’autre boit du thé. Ce qui n’est pas innocent.
C’est encore cette autre barrière qui est traversée entre art et cinéma… Ça a beaucoup à voir avec l’art et le cinéma évidemment, mais je crois que ça dépasse aussi la seule question du médium ou du milieu pour toucher à des questions plus fondamentales : comment définir le monde et notre rapport à lui ? C’est ce que doivent faire les arts en général : redéfinir les règles du jeu. Que fait-on avec les images, comment les relier, jouer avec quelque chose qui fait référence à aujourd’hui, mais justement avec des images du passé ? Il faut jouer sur les références culturelles et les attentes des gens.

 


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