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Interview de Mathieu Demy

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A l’occasion de la sortie du Coffret L’intégrale Jacques Demy, édité par Arte Video, Mathieu Demy revient sur les démarches légales et peu artistiques, sur l’importance d’un bel objet à l’heure de la dématérialisation du DVD, et sur l’héritage laissé par Jacques Demy.

Remerciements : Maud Lanaud et Julien Nativel

Le coffret et l’oeuvre de Jacques Demy

Vous avez supervisé avec votre soeur, Rosalie Varda, cette édition. Pouvez-vous présenter ce coffret ?

 

Avant tout, Agnès Varda, qui s’en occupe moins à présent, reste la personne qui a initié cette démarche consistant à restaurer les films. Grâce à cela, Rosalie Varda et moi-même avons supervisé ce coffret édité en collaboration avec ARTE VIDEO. Ce coffret fut réalisé de manière assez classique, en essayant de trouver de bonnes idées pour les suppléments, puisqu’on avait résolu les problèmes légaux liés aux droits. Avec ARTE VIDEO, l’objectif était de constituer un bel objet et de regrouper ses films, ses courts-métrages et ses documentaires pour montrer la continuité dans toute son oeuvre. Le plus compliqué fut d’obtenir les droits, car ils étaient gelés ou pas encore tombés. Ce travail en amont fut long.

 

Tous les droits n’appartenaient pas à la famille ?

 

Les droits d’auteurs oui, mais pas les droits d’exploitation, qui appartiennent aux producteurs. Cette partie du travail, réalisée en amont, fut la partie la plus compliquée, rébarbative et longue, en quelque sorte l’aspect le moins « artistique ». Par exemple, pour obtenir les droits d‘Une Chambre en Ville, on a dû s’adresser à trois producteurs différents : TF1, le mari de Christine Gouze Rénal et Canal Plus, qui représentent tous l’entité production. Tant que les auteurs et les producteurs ne sont pas d’accord pour l’exploitation, l’édition DVD n’existe pas.

Justement, avez-vous dû batailler pour regrouper l’intégralité des films de Jacques Demy ?

 

Non, pas vraiment, sauf dans le cas de la Columbia qui détenait les droits de Model Shop. Le temps fut plus long, car il faut avoir des contacts ou aller aux Etats-Unis pour rencontrer les dirigeants. Généralement, c’est Agnès Varda qui partait convaincre les américains. C’est un véritable négoce et on ne devrait pas en parler, même si cela peut intéresser les lecteurs. Je dirais qu’on peut comparer cela à la vente d’un appartement. Le vendeur et l’acheteur n’ont pas le même point du vue, mais tout le monde a intérêt que cela se fasse. Là c’est pareil. Tout le monde a intérêt à ce que les films soient vus.
Après ces négociations, on s’est retrouvé dans une position complexe, où l’on avait la possibilité de sortir en même temps Une Chambre en Ville et Model Shop. On pensait éditer un double DVD, mais pourquoi uniquement ces deux films ? L’envie de regrouper l’intégrale de Jacques Demy, de constituer un bel objet avec un travail de graphisme, d’insertion de photos inédites, d’un livret est né. Qui plus est, le moment était propice, du fait de la dématérialisation du DVD, de ce support qui tend à disparaître.

Selon vous, pourquoi l’oeuvre de Jacques Demy fascine-t-elle toujours autant, en 2008 ?

Je ne sais pas comment l’expliquer, mais cela dépend des films et des époques. Il y en a qui « vieillissent plus que d’autres ». Le coffret couvre 30 ans de cinéma, aussi bien des films de commandes que de véritables œuvres d’auteur, et beaucoup de choses se sont passées. On voit les films avec plaisir car ils sont datés, mais toujours ancrés dans l’actualité. C’est ce mélange qui prouve l’universalité de Jacques Demy.

 

      

Votre père, après deux succès consécutifs, Les Parapluies de Cherbourg et Les Demoiselles de Rochefort, fut partiellement oublié dans les années 70. A votre avis, pourquoi ?

Plus exactement, c’est après Peau D’Ane que Jacques Demy a eu du mal à faire des films. Je ne sais pas à quoi attribuer cela mais ce qui est intéressant c’est de constater qu’après cette période, il a réalisé Une Chambre en Ville, un film extrêmement esthétique, noir et entièrement chanté. C’est parce qu’il avait traversé une période difficile, où il a fait L’événement le plus important depuis que l’homme a marché sur la lune, où il n’a pas pu s’exprimer autant qu’il le souhaitait. Pour moi c’est un film très important, car on a tendance à penser qu’il a réalisé ses plus beaux films tôt dans sa carrière, or cela n’est pas exact. Une chambre en ville est un film majeur, unique, qui ne ressemble à rien de ce que l’on connaît.

Les films de Jacques Demy mettent en exergue l’architecture urbaine. Dans Lola, le passage Pommeray à Nantes est un sas, une sorte de refuge. Dans Les Demoiselles de Rochefort, Jacques Demy a reconstruit une ville. Un des objectifs de ses films est-il d’atteindre une vision utopiste de la ville, de recréer un monde singulier, de créer une cité composite « made in demy » ?

Je ne sais pas si l’architecture participe à cette volonté de reconstitution d’un monde urbain, en revanche incontestablement, il avait l’intention de faire 50 films dans lesquels les personnages se croisent et se recoupent. Dès l’adolescence, il avait en tête la quasi-intégralité des projets qu’il voulait mener. Il a vraiment conçu son parcours comme quelque chose qui s’est verrouillé à l’adolescence, puis qu’il a déroulé. Comme vous dites, il aurait voulu accentuer ce principe de reconstitution d’un monde, un univers complet, une manière de voir le monde, mais grâce aux personnages. C’est un aspect sympathique que de retrouver des personnages, comme Roland Cassard qui se ballade de film en film, ou encore le personnage d’Anouk Aimée.

La relation de Jacques Demy avec les Etats-Unis est paradoxale. Dans ses films tournés en France, l’univers des musicals était reconstitué dans un enthousiasme féérique tandis que Model Shop, tourné aux USA en 68, décrit un pays dans un contexte socio-politique assez rude. Votre père était-il nostalgique des Etats-Unis, ou d’une certaine représentation ? Que voulait-il avant tout restituer ?

C’est vrai que Model Shop est un petit film intimiste, assez bizarre. C’est tout ce dont on ne s’attendait pas de sa part, à cette époque. Lui qui avait reconstitué les musicals avec Les Demoiselles de Rochefort, on pensait qu’il allait franchir le pas d’un comédie musicale tournée aux Etats-Unis. Pour revenir à l’aspect social des films de Jacques Demy, je ne crois pas qu’il y  ait un univers social rude mais en tout cas, il a décrit un contexte social bien précis, quelles que soient les zones géographiques ou les époques. Par exemple, Une chambre en ville traite des grèves aux chantiers de Nantes et Saint-Nazaire. Les amants des Parapluies de Cherbourg sont un garagiste et une petite vendeuse de parapluies. Il y a toujours un ancrage social car ses héroïnes sont issues des couches populaires. Dans Lady Oscar, le personnage, alors que les soldats de la Révolution arrivent, refuse de tirer sur le peuple et part avec son écuyer. Le films de Jacques Demy décrivent une réalité sociale assez dure, doublée d’un univers assez sombre.

 

Il y a toujours différents niveaux de lectures…

Oui bien sur, mais cela correspond à la manière de la montrer. De manière générale, toutes les thématiques sont noires : l’inceste, la jalousie, les passions avortées. Effectivement, la manière décalée de la montrer a marqué les esprits, et a distillé le message de manière spéciale. On a souvent comparé ses films à des bonbons acidulés tendres et acides à l’intérieur.

La postérité

Comment les réalisateurs de Jeanne et le garçon formidable vous ont-ils convaincu de jouer dans ce film hommage ?

En réalité, c’est moi qui les ai convaincus car ils n’y avaient pas pensé. Ce n’était pas de la réticence ou de la méfiance face au clin d’oeil que cela engendrait. Les réalisateurs Olivier Ducastel et Jacques Martineau avaient conscience de cette dimension clin d’oeil, de ses consonances avec le cinéma de Demy, mais ils ont réussi à inscrire leur propre style. Quand j’ai entendu parler de ce projet, je suis allé voir les producteurs et j’ai passé des essais. Les réalisateurs n’étaient pas très à l’aise avec cette filiation. Mais quel est le problème ? Au fond, ils ont accepté, ils l’assument et le revendiquent. Ce film fait penser aux films de Jacques Demy, mais l’approche est totalement différente car les acteurs n’étaient ni chanteurs ni danseurs professionnels.

Quel regard portez-vous sur les cinéastes actuels qui se réclament de Jacques Demy ?

Je suis ravi. L’art est un éternel recommencement. Cela se fabrique en mouvement, et constater que Jacques Demy fait partie du mouvement actuel me fait très plaisir.

 

     

Sous leur aspect enchanté, les films de votre père sont assez sombres et graves, ils avaient une double lecture. Que retenez-vous en priorité ?

Cela dépend des films. En fait, je retiens les points communs entre ses films, qui se traduisent par des questions que je me pose aussi : comment concilier le drame et la comédie, comment faire des films émouvants tout en conservant de l’humour et de la légèreté, sans tomber dans le pathos, comment avoir de l’esprit sans tuer l’émotion. Les films de Jacques Demy ont apporté des réponses concrètes à cette combinaison difficile.

Lorsque vous êtes cinéaste, cherchez-vous à vous approcher du cinéma de votre père, d’une forme similaire ?

Disons tout simplement que je me cherche encore. J’ai réalisé deux courts-métrages axés sur la comédie noire, et non sur la volonté de concilier l’émotion et la légèreté comme l’a réussi mon père. Je n’essaye pas de me fixer des objectifs, mais cela m’intéresse en tant que spectateur de voir aussi bien des comédies que des films émouvants. Je ne sais pas à quoi vont ressembler mes futurs films, mais concilier mes deux aspects m’intéresse. Jacques Demy l’a fait d’une certaine manière, comme Woody Allen à une époque, Almodovar ou Chaplin… Il y a mille manières de concilier les deux.

 

Il est impossible de ne retenir qu’un film de Jacques Demy, mais si vous deviez n’en retenir qu’un, quel serait- il ?

C’est impossible, et d’ailleurs pourquoi n’en retenir qu’un seul ? J’insiste vraiment sur l’utilité du coffret, de l’intégralité de l’oeuvre de Jacques Demy. J’ai été touché par le lien entre tous les films. Cette approche globale m’a bizarrement permis de mieux connaître mon père, de comprendre son intention artistique.

Mathieu Demy : Acteur et Réalisateur

Quels sont vos projets ?

Je cherche le financement pour la réalisation de mon premier long-métrage. Il est un peu tôt pour en parler mais c’est une sorte de film d’aventure intimiste. C’est une envie incontestable, un projet qui mérite d’être fait parce que j’ai fait tout ce qu’il fallait pour donner du souffle à ce projet… Et puis un premier long est très important. Je sais que Jacques Demy entretenait un rapport particulier avec Lola. Quant on est cinéaste et qu’on a choisi la fiction, le premier film est une immense aventure. En tant qu’acteur, j’ai joué dans le denier film d’André Téchiné, La fille du RER, qui sort en mars.

 

Vous êtes acteur et réalisateur : que vous apporte ce double regard, derrière et devant la caméra ?

Cela élargit la manière de voir les choses, car il s’agit du même métier mais dans une position différente. Un film est réussi lorsque les acteurs et le réalisateur regardent dans la même direction, qu’ils racontent la même histoire. Jean Cocteau disait : « L’amour, c’est pas se regarder l’ un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction». Cette phrase correspond exactement au lien et à la relation entre un acteur et son metteur en scène. Ils ont une fonction et une vision du monde extrêmement différentes, mais quand il y a un coup de foudre artistique, c’est-à-dire quand on regarde dans la même direction, on fait le même film. Etre derrière et devant la caméra me permet de mieux comprendre l’autre.

 

Nous organisons un bilan de l’année 2008 en effectuant un TOP 10. Pour vous, quel serait votre film de l’année, étranger ou français ?

Aucune idée. Ca, c’est un truc de cinéphile. Concernant 2008, je pense qu’il est juste important de retenir l’élection de Barack Obama.

 

   

 


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