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Gebo et l´ombre

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Éteins la lumière, montre-moi ton côté sombre.

Manoel de Oliveira poursuit inlassablement son art de la fable entamé depuis bien longtemps, mais qui de film en film devient plus limpide, chaque nouveau chapitre de sa filmographie se faisant plus direct et plus incisif. Pas de détours dans Gebo et l’ombre. Si Singularités d’une jeune fille blonde (2009) et L’Étrange affaire Angelica (2011) abordaient, avec humour et malice, des aveuglements biens naïfs, le ton est ici plus immédiatement tragique. Comme à son habitude, le fringant centenaire* ne dissimule pas, n’avance pas à couvert et met en scène des oppositions biens visibles. « On ris de toi. Tu es un pauvre. » « Reste à savoir si on vient au monde pour être heureux. » Doroteia s’oppose à Gebo. Claudia Cardinale et Michael Lonsdale s’affrontent faiblement, sans espoir de changement. Envie de mieux contre honneur de l’intégrité. Les dés sont jetés d’avance.

Tout est sclérosé chez Gebo : sa maison sombre dont les murs semblent moisir, son corps lent et difficile à déplacer et sa vie marquée par une routine qui confine au rituel mortifère. Sortir le matin, toquer à la porte le soir, attendre qu’on l’ouvre, prendre le café, faire les comptes… Le tout dans une pénombre glaçante. La forme même du film est contaminée par l’immobilisme du maître de maison. Les plans sont fixes et longs, les personnages souvent cadrés à distance, aussi statiques dans le plan que sur leurs positions. On sort peu de la pièce principale dont on ne connaîtra pas les limites. L’essentiel de l’animation vient des variations de lumière, de la bougie qu’on allume le soir avant le retour de Gebo : une lueur qui na rien d’accueillante et qui ne réchauffe surtout pas l’atmosphère. À peine si elle laisse émerger les personnages de l’ombre. Le souci pictural est extrême et le film semble vouloir se faire rejoindre les clairs-obscurs du Caravage ou de Georges de La Tour aux couleurs plus terreuses des intérieurs des Frères Le Nain. Mais malgré ses personnages, Gebo et l’ombre a tout d’une nature morte dans laquelle le moindre léger changement a l’allure d’un évènement (l’apparition salutaire de Jeanne Moreau, délicieuse en voisine commère).

« Parfois je me demande si je suis vivante ou si je suis morte. »

La routine vient dissimuler le drame qui habite les personnages. La répétition des mêmes mots et gestes apparaît pour Gebo comme un moyen de mieux contrôler une vie fondée sur le mensonge. L’équilibre de Gebo n’est qu’instable et ne tient qu’à sa capacité à fournir chaque soir de fausses nouvelles de leur fils à sa femme, à l’entretenir dans l’illusion de la bonté de son João. Défenseur du devoir accompli et de l’honnêteté, Gebo se retrouve pris au piège de l’édifice qu’il construit pour protéger ses proches. Fais ce que je dis, pas ce que je fais… Fatalement, ce ne seront pas les crimes du fils qui seront punis, mais ceux du père qui ne respecte pas ses propres principes.

 

Rarement tendre avec ses personnages, Oliveira offre là un film d’un terrible pessimisme. Plus désespéré peut-être, Gebo et l’ombre reste proche de Singularités d’une jeune fille blonde et L’Étrange affaire Angelica, comme de Belle toujours (2007) et de tant de films du réalisateur. Chez lui, les constructions mentales des personnages se heurtent et s’effondrent lorsqu’elles sont directement confrontées à la réalité. De manière de plus en plus visible, Oliveira consacre ses films à l’explosion des illusions. Il manque alors peut-être à Gebo et l’ombre un peu de cette extériorité que possède la plupart de ses autres films. Remarquable de cohérence, mais un peu trop clos sur lui-même, le solitaire Gebo prend le risque de laisser un peu de marbre.

* On se rappelle avec délice le voir l’année passée imiter Charlie Chaplin et simuler un combat en duel sous le viseur amusé d’Agnès Varda dans la série documentaire Agnès de ci de là Varda (2011).
 

Titre original : Gebo et l'ombre

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Durée : 101 mn


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