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Festival de Cannes 2022 – Jour 9

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Botox, féminisme et Palmes.

Sexisme au cinéma

Agréable surprise enfin : un jeune homme, dans la file des festivaliers qui demandent des places. On échange quelques mots mais je n’ai pas de place à lui céder, hélas. Voyant mon badge de presse, il me demande pour quel média. Et quand je lui annonce que c’est pour www.iletaitunefoislecinema.com, il me dit qu’il lit notre chronique sur Cannes tous les matins. Yesss, du coup, je ne vous parlerai pas de météo. Mais de féminisme. Regardez ce que j’ai trouvé sur FaceBook : « Le sexisme au cinéma c’est de systématiquement afficher les jeunes femmes et les mettre en avant et de masquer les femmes plus âgées. C’est de toujours ramener l’âge d’une actrice à une valeur marchande. Elles sont nombreuses à raconter que l’âge est une relégation et un exil. Les plus de cinquante ans le savent. Plus que tout autre art, le cinéma fait, de l’âge, une tyrannie marchande. Cannes et son festival demeurent la plus grande vitrine du capitalisme incarnée par des personnages. Héros et héroïnes du système. Le bal des marionnettes et des marionnettistes repose sur le marché des apparences comme étalon mesure de la compétence. Les femmes auteurs sont relégués aux strapontins de l’affichage, comme les techniciens, décorateurs, scénaristes, qui, au bas de la pyramide de l’affichage, doivent céder la place à la toute puissante domination du « réalisateur » une hiérarchie désuète, d’un autre temps avec les notables de la profession et les petites mains. Je n’aime pas ce message dans la stratégie communicante des paillettes. En revanche, je ne conteste pas l’utilité du festival pour les « petites mains » et les retombées positives pour l’ ensemble du cinéma. Ce qui me peine, c’est cette hiérarchie plus affirmée aujourd’hui qu’il y a cinquante ans…… Cette insistance à ne considérer les corps féminins que comme des marchandises en Compétition sur un tapis. L’imaginaire en France est fécond et tous les talents pouvaient réinventer un affichage plus démocratique en contre point de cette kermesse « bouffe ma réussite », « regarde comme ma gueule est bankable ». L’union célébrée de la « gueule » et de la « banque ».

Cannes demeure donc l’avant garde de la société TPM (Tout Pour Ma Gueule). » Pas mieux et c’est signé Fabienne Le Houerou.

Retour sur Nostalgia

En parlant de société patriarcale, évidemment on ne peut qu’être choqué entre autres de la différence de traitement entre les hommes et les femmes lors de la montée des marches. On comprend bien, rien qu’à les observer, qui a le pouvoir : tribu de pingouins tout en noir contre tenues chatoyantes voire aguicheuses. Tout est dit, inutile de vouloir changer le monde si cette mascarade est toujours autorisée et médiatisée. On revient du reste sur le film que j’ai vu hier soir et dont je n’ai pas parlé car il mérite mieux que trois lignes écrites par un festivalier exténué. Dans le film de Mario Martone, Nostalgia, les hommes tiennent là aussi le haut du pavé. Et l’Italie ne sortira jamais du traumatisme de la mafia qui perdure souvent en raison des femmes, tout comme la religion parce que c’est la structure familiale qu’elles incarnent qui les transmet (cf. A Chiara de Jonas Carpignano). D’ailleurs le réalisateur l’a bien compris puisqu’il a mis en confrontation un prêtre qui se bat contre la mafia dans le quartier de la Sanità à Naples, un candide mélancolique qui revient dans sa ville après avoir passé 40 ans en Egypte notamment et qui s’est converti à l’Islam et un chef de la mafia locale. La situation est désespérée semble-t-il puisque ce revenant, empli de ses souvenirs de jeunesse, vient troubler l’agencement de la cité et ré-évoquer un souvenir douloureux qui sera la cause de sa perte. Le film magnifique pose mille questions : que peut-on contre la mafia ? Que peut la religion dans une société clivée et décadente ? A quoi servent nos souvenirs ? C’est ce retour vers la mère, vers les origines qui plonge le personnage central dans un vertige mélancolique et troublant. Bien sûr, je trouvais le film trop bien-pensant, trop idéaliste et ça me paraissait un peu agaçant, mais la fin – que je dévoilerai pas – du film abolit complètement ma suspicion et rend la situation désespérée.

 

 

La Dardenne’s Touch

On commence la journée avec le nouveau film en compétition officielle des doublement palmés frères Dardenne, Tori et Lokita, où on reconnaît bien leur touche si particulière. Ils se penchent cette fois sur le drame des enfants migrants en Belgique qu’on exploite et maltraite. Pour cette histoire complètement désespérée, ils n’épargnent personne ni les locaux, ni les immigrés européens, ni les passeurs, ni les coreligionnaires. Tout le monde semble profiter de cette main d’oeuvre à bon marché qu’on peut manipuler à souhait, en la forçant à se prostituer, à revendre de la drogue ou à cultiver une plantation de cannabis. Huilé comme une mécanique implacable, ce film sinistre avec une fin particulièrement tragique secoue vraiment le spectateur, mais sans pathos, ni trop d’émotion comme les frères Dardenne savent le faire, d’une manière presque clinique (on se souvient de Rosetta en 1999 et L’enfant en 2005, leurs deux palmes d’or cannoises). La Croix a beau titrer : « Les Dardenne droit au coeur », on peut quand même se poser la question de l’utilité de ce genre de film sinon pour donner bonne conscience aux bourgeois qui sortent de la salle en essuyant une petite larme avant d’aller consommer un autre film, une autre pizza, un autre corps. Un monde qui accepte qu’on traite ainsi les enfants est vraiment à l’agonie.

Psychédélisme déroutant

C’est d’ailleurs ce que je fais moi-même en changeant tout de suite de salle pour voir dans la sélection Un certain regard, le nouveau film d’Agnieszka Smoczynska, The silent Twins, sans doute le film plus intrigant, le plus rock and roll et le plus mystérieux de Cannes cette année. Je ne suis pas sûr d’avoir tout compris à cette débauche de mise en scène sublime, psychédélique, de cris, d’hystérie, de rêve et d’amour. Deux jeunes filles noires jumelles ne parlent jamais, mais en revanche, dans leur chambre, elles animent une radio libre et se rêvent écrivains, amoureuses folles de jeunes et beaux garçons friqués et de destruction massive car, en plus, elles sont pyromanes. Très intéressant, il ne serait pas étonnant que ce film obtienne quelque chose, d’autant que cette réalisatrice polonaise est très prometteuse, et prépare actuellement son prochain film, Hot Spot.

Ma Palme à moi !

Encore une belle journée faste, même si j’ai les yeux qui me piquent après tous ces films vus en boucle. Et je la tiens ma Palme, c’est un film iranien de Saeed Roustayi, Leila et ses frères, sublime, touchant, profond, comme s’il réinventait le néo-réalisme avec, parfois, des touches de la comédie à l’italienne. Les Iraniens nous prouvent encore une fois leur maestria au niveau du cinéma et, après nous avoir offert, en 2019, La loi de Téhéran, Saeed Roustayi revient avec ce nouveau chef-d’oeuvre intense. Le film dure presque trois heures, c’est toujours un peu long, mais c’est nécessaire pour bien mettre en place les relations d’une famille iranienne tiraillée entre les soucis du chômage, les devoirs familiaux et le poids terrible des traditions. C’est parfois drôle, magistral, triste et les comédiens, presque en total huis-clos, se déchirent et s’affrontent, plus violemment que chez Tchékhov mais tout aussi mélancoliquement. On parlait du caractère patriarcal des sociétés notamment musulmanes, mais, dans ce film, la mère et la fille tirent leur épingle du jeu et ne sont pas en reste pour diriger la famille. On pourrait même dire que Leila est le pivot central de la structure familiale que ce soit pour son bien comme pour son malheur, d’autant qu’elle est interprétée par la sublime Taraneh Alidoosti. Nous ne dévoilerons rien et surtout pas la fin, mais elle est sublime. Ma palme définitivement !

En toute innocence

Louis Garrel me fait coucher tard avec L’innocent mais j’ai hâte de le voir car il paraît qu’il a bien changé de registre. Et ce n’est pas faux. C’est un acteur talentueux et il a su s’entourer de comédiens qui possèdent une réelle présence comme Roschdy Zem, Anouk Grinberg et Noémie Merlant. Le sujet du film est assez étonnant mais correspond sans doute à la personnalité même du réalisateur qui, la plupart du temps, incarne un jeune homme inquiet quoique se voulant désinvolte. Ici, il est Abel qui en a marre que sa mère professeur de théâtre en milieu carcéral tombe amoureuse de ses « élèves ». Ce coup-ci, c’est du sérieux car elle épouse Michel en prison et les ennuis commencent. Abel tente des filatures pour savoir vraiment ce que mijote son nouveau beau-père. La partie « casse » d’un camion plein de caviar est hélas un peu longuette, mais on rit souvent et l’ensemble est bien mené. Une certaine préférence toutefois pour l’aspect réflexion sur le travail des acteurs puisque le scénario est emmené comme une succession de saynètes, notamment à la prison bien sûr, mais aussi lors de la préparation du casse où les deux truands, Michel et son ami truand Jean-Paul, se transforment en professeurs de l’Actor’s Studio et il faut reconnaître que cela convient très bien à Roschdy Zem et à son acolyte, Jean-Claude Pautot.

Jean-Max Méjean

 

Et maintenant place à Hugo pour sa chronique sur Top Gun que je n’ai toujours pas vu…

 

 

Top Gun : Maverick

J’avais onze ans lorsque mon père, qui m’avait mis à Buck Dany et Tanguy et Laverdure, me plaça devant la télévision pour regarder Top Gun. C’est dire si ce Top Gun : Maverick provoque chez votre serviteur une nostalgie teintée de mélancolie comme, probablement, chez de nombreuses personnes. Et force est de constater qu’à la différence de suites récemment ratées de films cultes des années 80, Terminator ou Predator en tête de liste, Top Gun 2 est un succès. Cela tient à sa simplicité d’approche, comme à la sincérité de sa démarche, qui ne cherchent pas à flatter les fans, mais à leur proposer un film de qualité original. Cette recherche de simplicité permet à Top Gun 2 d’éviter les délires mégalomaniaques des Marvel, DC, Michael Bay et autre Roland Emmerich, où l’on sauve systématiquement l’humanité entière, pour se contenter de remplir un objectif militaire. En l’occurrence, cet objectif consiste à former des pilotes de chasse pour qu’ils aillent accomplir une mission quasi suicide en Russiran (le nom du pays n’est jamais donné dans l’œuvre, mais vu que l’objectif et le territoire ennemi évoquent à la fois l’Iran et la Russie, pourquoi se priver ?). Nous sommes ainsi devant une production hollywoodienne à l’ancienne, typiquement eighties, comme on n’en fait plus : synergie de groupe, assurance de soi, gaité, héros musclés (qui ne sont pas, pour une fois, une bande d’adolescents attardés), avions rutilants et scènes d’action prenantes s’enchaînent dans une joie bon enfant. La qualité principale du film tenant aux dites scènes d’actions, qui évitent toute surdose d’effets spéciaux numérique (pas ou peu de caméra virevoltante dans tous les sens en se contrefichant des lois de la gravité) pour être d’abord essentiellement mises en scènes depuis le cockpit des pilotes, à échelle humaine, donnant ainsi un cachet immersif et « réaliste » (notez bien les guillemets) au film. Pour magnifier ces scènes d’action et ne pas écœurer son spectateur en le gavant comme une oie, Joseph Kosinsky ose les raréfier et donne de la place, dans son intrigue, aux relations entre Maverick et ses hommes, ainsi qu’aux états d’âme de notre pilote de chasse sexagénaire. Et c’est peut-être d’ailleurs le point faible du film : si ces séquences sont parfois réussies et drainent quelques enjeux intéressants, elles tendent à traîner en longueur, se faire répétitives et à être clichées. Bien que, de ce point de vue, il faut reconnaître que Top Gun l’original était assez gratiné. Toutefois, ce défaut s’oublie très vite, notamment grâce à l’humour jovial utilisé, qui ne verse jamais dans le ridicule, ainsi qu’à l’usage ponctuel, mais jamais trop appuyé, de références au premier film. La plus belle d’entre elles consistant à observer Maverick et Iceman dialoguer comme un vieux couple par texto… (pour ceux qui ne le sauraient pas, Top Gun l’original est aussi réputé pour son sous-texte homo-érotique). Pas aussi grand que Mad Max : Fury Road, Top Gun : Maverick est indéniablement un film d’action de qualité, devant être vu avec candeur et pop-corn, sans se prendre la tête. Je vous retrouve très vite pour discuter de l’opposé de ce bonbon hollywoodien (un film proche de l’antéchrist selon Jean-Max) : Les crimes du futur de Cronenberg. Qui sait, moi qui ai pu apprécier certains films de ce cinéaste (pas tous, il est vrai), je pourrais peut- être être séduit…

Hugo Dervisoglou


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