Assaut (1976). Reprise en version restaurée le 27/12/2023.

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Huis-clos version John Carpenter.

Des personnages coincés dans un poste de police de Los Angeles qui sera bientôt fermé combattent une horde d’un gang meurtrier. Lorsque le policier Bishop (Austin Stoker) se retrouve responsable du commissariat 13 le dernier jour de son ouverture, il n’est pas préparé à cet assaut. Se retrouvant coincé dans le commissariat avec deux secrétaires (Laurie Zimmer et Nancy Loomis), un civil et une poignée de prisonniers, Bishop est incapable d’appeler à l’aide car les téléphones ont déjà été débranchés et le commissariat est dans un quartier abandonné. En attendant un sauvetage, ses compagnons d’infortune et lui s’unissent pour se barricader et tenir la bande à distance. Mais alors que les pertes augmentent et que les approvisionnements s’épuisent, ils doivent choisir entre une tentative d’évasion audacieuse, une offensive enflammée, ou une mort certaine.

Assaut, deuxième long-métrage de John Carpenter après une parodie de science-fiction, Dark Star, qui constituait déjà un huis clos, fut tourné avec un budget limité (selon les sources biographiques variées, entre 100.000 et 200.000 dollars), avec un tournage serré de trois bonnes semaines, sur un scénario signé Carpenter himself. Une trame demandée par les trois producteurs associés à Dark Star (Jack H.Harris, J.Stein Kaplan, et Joseph Kaplan), qui avaient tenté de soutenir le réalisateur via un autre texte, Eyes, qui sera adapté par Irvin Kershner et interprété par Faye Dunaway : Les Yeux de Laura Mars. Carpenter avait même rédigé un scénario de western qui plut au Duke John Wayne, Blood River (une sorte de rivière rouge, clin d’œil à Howard Hawks, cinéaste fétiche du maître de l’épouvante). Mais le film ne se fit pas, suite au décès de Wayne.

 

Assaut on Precinct 13 fut le titre donné  en postproduction, par Irwin Yablans, producteur des premiers opus de la saga Halloween. Les titres initialement prévus, The Anderson Alamo, ou The Siege, orientaient la matrice générique du long-métrage : un western. Mais aussi une référence à un cinéaste, Howard Hawks, et un film que Carpenter admire : Rio Bravo. Dans le hors-série numéro 1 que la revue Mad Movies consacre à John Carpenter, ce dernier ne cache pas sa passion pour le réalisateur de La Rivière rouge, Seuls les Anges ont des ailes, Le Grand Sommeil, entre autres films cités par Carpenter au cours de l’interview. Fait connu : Rio Bravo est à l’origine d’Assaut. Carpenter emprunte la trame narrative au chef-d’œuvre hawskien (un shérif et ses adjoints résistent aux assauts des hommes de main d’une famille dont l’un des membres se trouve emprisonné dans le local où les héros se trouvent), mais en la variant, tout en émaillant son film de références à cette œuvre matrice : la demande récurrente de cigarettes qui crée un comique de répétition, mais aussi le pseudonyme de Carpenter comme monteur de son long-métrage : John T.Chance, nom du personnage incarné par John Wayne dans le film référentiel, ou encore le prénom d’une des secrétaires du commissariat abandonné : Leigh, hommage à Leigh Brackett, coscénariste de…Rio Bravo. D’autres références au réalisateur-totem parsèment Assaut : celui du binôme quasi-sentimental formé par le prisonnier Napoléon Wilson et de Leigh, qui ressemble par leurs gestuelles, voire leurs regard, au couple formé par par Bogart et Bacall. Le regard de l’actrice Laurie Zimmer, sublimé par les plans rapprochés ou les effets de lumière extérieure et nocturne à travers les stores du local dévasté par les tirs du gang, ressemble à s’y méprendre à celui de Bacall. La façon dont elle allume la cigarette de son compagnon d’infortune représente une référence à la gestuelle et l’attitude de cette actrice.

Dans les Cahiers du cinéma, Carpenter précise également que Hawks l’influença « par son sens de l’enfermement. » « Dans ses films », ajoute-t-il, « même si le canevas est très large, il s’arrangeait toujours pour ramener la scène à une zone très délimitée; c’est surtout ça qui m’a marqué parce que j’ai aussi ça dans la tête, l’idée que nous sommes toujours enfermés et coincés dans des espaces clos. » La messe est dite. Dans Assaut, quatre histoires sont exposées – et avec quel brio !- pour converger vers un seul endroit : celui du commissariat qui connaît ses derniers instants d’existence administrative. Première histoire : celui d’un gang multi-ethnique dont certains membres sont fusillés par les forces de police, ce qui entraîne un instinct de mort et de vengeance de la part de la bande; deuxième récit : celui d’un jeune officier, Ethan Bishop, assigné par son supérieur à assurer la fermeture du commissariat; ensuite, la chronologie d’un convoi de trois prisonniers, dont l’un semble promis à une exécution prochaine-Napoléon Wilson-, convoi qui se trouve contraint d’effectuer un arrêt au local de police bientôt abandonné; puis, les meurtres gratuits d’un marchand de glaces et de sa jeune cliente dont le père assumera la vengeance. « Quand des hommes, même s’ils l’ignorent, doivent se retrouver un jour, tout peut arriver à chacun d’entre eux et ils peuvent suivre des chemins divergents. Au jour dit, inéluctablement, ils seront réunis dans le cercle rouge.» , dit Bouddah. Comme ce signe tracé avec du sang par les assaillants avant de commencer les hostilités.

Carpenter maîtrise la bête à tous les niveaux. Filmage et montage s’associent dans un ballet de plans d’ensemble, de plans rapprochés, de plans américains, insufflant à l’assaut un rythme soutenu, tendu, sans excès. Le montage donne aussi beaucoup d’importance aux regards, aux objets (la bouche d’égout), aux lieux, aux champs-contrechamps, à la vision de chaque personnage principal sur la situation. Sans omettre l’alternance des scènes d’intérieur et des extérieurs, l’opposition jour-nuit, la musique composée par Carpenter, typique des mélodies au synthé qu’il créera par la suite pour Halloween, et ponctuant la nervosité de l’assaut et l’attente des personnages, ou bien encore la trouvaille géniale de l’impact de la première attaque du gang (le bruitage de silencieux et des objets volant dans les airs symbolisant le saccage du poste), au lieu des sons classiques et attendus : toutes ces trouvailles, ces procédés sont ainsi assemblées, rassemblés, comme les micro-récits du film, afin de développer un art du suspens. Carpenter possède déjà son style, sa langue, sa grammaire cinématographiques.

 

Mais Assaut peut s’apprécier de bien d’autres manières : par exemple, pour ses personnages. Ethan Bishop (Ethan comme le prénom du personnage principal de La Prisonnière du désert, Bishop signifiant évêque), qui dirige les opérations de résistance, tel Chance dans Rio Bravo, modèle de fortitude; Napoléon Wilson, fin stratège s’associant contre toute attente au policier pour assurer sa survie pourtant temporaire; Leigh, la secrétaire qui garde son sang-froid face à la menace extérieure, opposée à sa collègue sombrant rapidement dans la panique; et l’autre prisonnier, Wells (allusion aux diligences Wells Fargo ?) souhaitant d’abord s’évader de ce commissariat dans une intention bien franche (« Save my ass ! »). Bishop et ses compagnons luttent pour leur survie, pour rester vivant jusqu’à l’arrivée salvatrice des renforts (la cavalerie des westerns). En dehors de ce quatuor, les autres existences s’avèrent plutôt effacées : le père de la petite fille assassinée tombe en catatonie, les alliés virtuels du début ne constituent plus que des corps rapidement retirés des lieux par la partie adverse afin de ne pas alerter le rare voisinage ou les patrouilles nocturnes.

Le commissariat abandonné symbolise aussi l’abandon de l’autorité officielle face à une bande organisée, soudée par un pacte de sang dont le contenu sera déversé au seuil du local de police, une bande multi-ethnique dans cette Californie 70’s : et ses membres, quelle que soit leurs origines, semblent renvoyés dos à dos dans leur violence, leurs crimes, leur goût du sang, tels des vampires ou des zombies assoiffés d’hémoglobine et de cadavres. D’aucuns ont d’ailleurs vu dans ce film une relecture des longs-métrages déjà réalisés à l’époque par George A.Romero : la scène finale peut en constituer, il est vrai, un hommage.

Chaos du lieu représentant l’autorité officielle versus criminalité organisée, bande organisée face à des assiégés en association fortuite mais nécessaire, western moderne, art de l’attente, hors-champ menaçant, menace fréquemment muette, espace et temps réduits, lutte pour la survie : des pistes récurrentes dans ce qui deviendra l’œuvre de John Carpenter. Un master of horror, un classique moderne, un maestro du tempo narratif, dont nous espérons (et l’espoir fait vivre) la renaissance pour un nouvel opus loin des hyperboles et autres afféteries prétendument cinématographiques auxquelles nous devons faire face actuellement, tels les assiégés de cet Alamo moderne qu’est Assaut.

Dernière remarque, très subjective  : Carpenter filme comme personne les personnages à l’intérieur des voitures. Un grand, vous dis-je. Au fait, t’as pas un clope ?

 

 

 

Titre original : Assault on Precinct 13

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Durée : 91 mn


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