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A bout portant (The Killers)

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Voilà un film auquel on ne s’attendait pas ! Destiné à la diffusion télévision, A bout Portant fut censuré pour sa violence outrancière. Le film relate l’histoire de deux tueurs (Charlie et Lee) assassinant un champion automobile déchu. L’attitude de Johnny, le pilote, interpelle Charlie : pourquoi n’a t-il pas cherché à fuir lorsque les […]

Voilà un film auquel on ne s’attendait pas ! Destiné à la diffusion télévision, A bout Portant fut censuré pour sa violence outrancière. Le film relate l’histoire de deux tueurs (Charlie et Lee) assassinant un champion automobile déchu. L’attitude de Johnny, le pilote, interpelle Charlie : pourquoi n’a t-il pas cherché à fuir lorsque les deux messagers de la mort firent irruption dans l’institut spécialisé pour non-voyants afin de l’éliminer ? Charlie admiratif devant la dignité de sa proie lâchera laconiquement : « Celui qui n’a pas peur de mourir est celui qui est déjà mort. » En attente avec la mort, une attitude robotique, mécanique. Une vision pessimiste de l’Homme et de l’Humanité dans sa généralité. Le film glisse parfaitement dans un entre-deux insolite et inattendu : l’aridité de l’individualisme et une profusion multicolore remarquable. Un contact, une fusion entre des idées de nature contraires. Un ressac visuel.

Les choix artistiques de Don Siegel peuvent surprendre : le film noir qu’il réalise est en couleurs ! Des couleurs ternes ou pastels et principalement des couleurs vives, sucrées, acidulées. La force des couleurs témoigne d’un parti pris radical : Siegel va à contre-courant des canons cinématographiques du genre. Le réalisateur américain accroît son film de la culture pop art de l’époque. L’utilisation des couleurs primaires telles que le rouge, le bleu et le jaune offre un magnifique panaché graphique reproduisant l’esthétique des « comics ». Les personnages parlent peu, le montage est épuré. A l’instar des héros de comics, ceux d’A Bout Portant s’expriment dans l’action. D’où le surjeu (lorsque Charlie et Lee tuent Johnny notamment), d’où l’exaltante énergie du film grâce à ses schémas basés sur la manipulation et les retournements de situations propres au film noir ou au polar. Quelques plans inclinés fleurissent ici et là dans le film lorsqu’un personnage croise la mort. La valeur, la charge émotionnelle de ce type de plans est forte. Il pose au centre du système artistique prôné par Don Siegel l’idée de Destin et de prédéterminisme. Sans doute est-ce pour cela que Johnny ne fuit pas face à ses bourreaux… Sa mort est filmée frontalement. Le ralenti innonde le cadre lors du dernier souffle d’un utopiste qui croyait en l’amour. Le seul dans A bout portant

Outre l’attrait pour le comics, The Killers se rapproche fortement des œuvres de Roy Fox Lichtenstein. Mêmes visages monolithiques, même cynisme, même préférence pour l’essentiel, pour le cliché. Point de détail, le cadre est vacciné par une surexpressivité chromatique. Le film a un charme désuet grâce à son ensemble homogène : les arrières-plans, qui sont souvent des écrans sur lesquels sont projetés les personnages lors de courses poursuites, par exemple, intègrent eux aussi une forme de l’esthétique du cinéma classique hollywodien. Le principe de narration reste fidèle aux codes du genre du film noir : une situation a priori limpide, puis un doute, une enquête, des flashbacks et une avancée qui remonte aux racines du pouvoir. A cela se couple une volonté de travailler avec des archétypes du film noir : les surfaces réfléchissantes (les lunettes de soleil, les miroirs) proposent, grâce à leur reflet, un redimmensionnement de l’espace filmique. Elles déforment ou surcadrent le point de vue hors-champs d’un « bad guy ». Le premier gros plan sur les lunettes de Lee offre une excroissance saturée de la perception. Il ressort des films de Siegel que le manichéisme n’existe pas. Tous sont parcourus des fibres du Bien et du Mal pour promouvoir leurs intérets personnels. Le dispositif mis en place permet de décliner sous plusieurs motifs l’adrénaline du film. L’excitation, la fulgurance trouveront leurs apogées lors de la séquence sur le circuit : le montage croisé propose un enchainement de plans sur la rapidité, sur la fureur mécanique des bolides.

A cheval entre deux périodes (le déclin du classicisme hollywoodien et l’émergence du « Nouvel Hollywood »), A bout Portant est un chainon manquant. Entre ces deux périodes historiques de l’Histoire du cinéma, Siegel et d’autres réalisateurs du futur âge d’or du cinéma américain tirent leur épingle du jeu. Pour éviter de subir le vide durant la transition historique, Siegel se réfugie dans un style visuel très influencé par le pop art. Et en même temps, il se prépare à ce qui sera l’apogée de sa carrière durant les seventies. D’ailleurs, le dernier gros plan sur Charlie, tenant son énorme flingue et tuant Jack, anticipe malicieusement l’affiche de son film L’Inspecteur Harry en 1972. Le film est une petite pépite de noirceur, de puérilité, d’humour noir et d’action.

Suppléments dvd : Les suppléments inclus dans le dvd sont didactiques, essentiels. Deux commentaires : d’une part Serge Chauvin (Compte à rebours : A Bout Portant ou la dernière vie des tueurs) ; d’autre part Jean Baptiste Thoret (Don Siegel : le Dernier des Géants).
Serge Chauvin, dans son analyse du film, insiste sur un point de vue très intéressant : la place de la vision, de la perception dans le film. Le timbre plat de sa voix rend son commentaire, au début, un peu hermétique. Néanmoins, l’intelligence de son propos offre des clés essentielles à la compréhension du film de Don Siegel.

Jean Baptiste Thoret, lui, trace un portrait du réalisateur, son parcours, ses précédentes expériences dans le monde du cinéma américain. L’analyse du film de Siegel réside notamment sur la figure de l’individu par rapport au collectif, à la société, la violence, l’assassinat de J.F.K, la mort dans le cinéma des seventies quasi-émergeant. C’est le point de vue qu’il décline dans deux de ses recherches : 26 secondes, L’Amérique éclaboussée et Le cinéma américain des années 70, ce dernier livre étant une anthologie immanquable sur « La Nouvelle vague hollywoodienne ». Terme à prendre avec des pincettes… Son analyse pointue et dynamique est complémentaire de celle de Serge Chauvin. Les commentaires de ces deux professionnels sont d’une cohérence remarquable avec l’écho du film : l’importance de Don Siegel, son style, son impact dans l’Histoire du cinéma.

Chacun dans leur style respectifs et dans leurs préoccupations didactiques et analytiques donnent du volume à ce dvd. Enfin un dvd avec des suppléments intéressants (!) qui embrasse toutes les catégories de cinéphiles : érudits ou non, passionnés ou non.

Titre original : The Killers

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Durée : 95 mn


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