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Tous les matins du monde (Alain Corneau, 1991)

Article écrit par

« Votre palais est moins qu’une cabane et votre public est moins qu’une personne. »

Une belle adéquation

On comprend bien avec cette phrase la sympathie qu’a pu éprouver Jean-Pierre Marielle pour M. de Sainte Colombe. Lui, refusant les mondanités et affichant son mépris pour une académie des Césars qui ne l’a d’ailleurs jamais récompensé, disant ne pas être un « acteur de tombola », a dû se retrouver dans ce personnage secret et à l’écart du monde, se dédiant totalement à son art et rejetant avec violence les honneurs et les avances de la Cour. Ascétique, austère, exigeant, janséniste, veuf et blessé, aimant ses filles mais de manière bourrue : M. de Sainte Colombe est le premier rôle principal sérieux pour Jean-Pierre Marielle au cinéma et il a fallu attendre pour cela 1991, qu’il ait donc 59 ans.

Intérieur(s)

Marielle est ici à l’opposé de tout cabotinage, cultivant parcimonie et sobriété. Peu de mots – il faut attendre un bon quart d’heure pour que M. de Sainte-Colombe se mette à parler –, peu de gestes, et seulement un regard très marquant, un regard d’un bleu pénétrant et profond ici particulièrement mis en lumière. Le comédien paraît comme habité, rendant tangible toute la douleur rentrée de son personnage qui n’a pu digérer la disparition brutale de sa femme, entraînant un deuil sans fin. Depuis cette date tragique, M. de Sainte-Colombe s’isole dans sa cabane où il joue et rejoue de sa viole de gambe sans jamais vraiment pouvoir se consoler.

 

 

Film de mise en scène

 

Dès le départ et un gros plan de plus de cinq minutes sur le visage maquillé, fatigué et flapi d’un Depardieu en perruque, Tous les matins du monde s’impose comme un film de mise en scène, adoptant des partis pris assez radicaux qui se marient avec d’autres, plus conventionnels, imputables au genre du film à costumes ou à celui de l’adaptation littéraire, puisque le film transpose le roman éponyme de Pascal Quignard, publié en 1991. On peut notamment citer la présence d’une voix off, celle de Martin Marais/Depardieu, qui raconte son apprentissage chez M. de Sainte-Colombe. Beaucoup de choix cependant, dans les échelles de plans ou l’angle choisi, apparaissent comme non conventionnels, comme par exemple lorsque M. de Sainte-Colombe se voit proposer de jouer pour le Roi et que la caméra reste à distance, cadrant en plan d’ensemble. C’était sans doute la gageure principale avec ce sujet historique : fuir l’académisme et révèler la modernité des personnages et de l’intrigue, loin de la poussière des ans et des modes désuètes. Dans la radicalité des choix esthétiques, on peut presque penser à ce qu’a fait un Alberto Serra avec La Mort de Louis XIV (2016).

À rebours

 

Dans la filmographie de Marielle, non avare en comédies graveleuses, les personnages lubriques pullulent, le sexe occupe une place de choix. Producteur de pornos dans On aura tout vu (1974), il déclare à Gérard Depardieu et Michel Blanc dans Tenue de soirée (1986) : « Vous allez baiser ma femme et moi je vais vous enculer ». Il joue un dentiste libidineux dans le bien nommé Sex-shop (1972) de Claude Berri, tout comme les films de Joël Séria ne sont pas non plus, vraiment pas, dépourvus d’érotisme. On peut mesurer à quel point on en est loin ici, loin aussi des comédies truculentes ou farfelues, le registre fantaisiste et léger auquel Marielle a longtemps été associé. Alain Corneau lui donne ici l’occasion d’aller véritablement vers autre chose, un rôle qui montre une autre facette de son talent et fera en effet date dans sa filmographie.


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