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Rétrospective Pierre Etaix

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La douceur d’un Hulot, la placidité d’un Buster Keaton, l’élégance d’un Max Linder et le coeur d’artichaut d’un Charlot… Pierre Etaix est un mélange de tout cela, mis au service d’un cinéma naïf, hilarant et parfois grinçant qui revient enfin sur nos écrans. À découvrir d’urgence.

Découvrir une filmographie inédite – du moins pour les cinéphiles de moins de cinquante ans –, privée de diffusion sur les écrans depuis plus de vingt ans suite à des imbroglios judiciaires (voir l’article sur le sujet) et qui a failli finir en bouillie d’acétate sans une bonne restauration, a quelque chose de particulièrement excitant. Une joie indicible à vrai dire. C’est donc avec hâte que nous avons suivi dès le 7 juillet la rétrospective des films de Pierre Etaix au cinéma Max Linder, comprenant cinq longs métrages, Le Soupirant (1962), Yoyo (1964), Tant qu’on a la santé (1965), Le Grand Amour (1969) et Pays de Cocagne (1969), et trois courts, La Rupture (1961), Heureux anniversaire (1961) et En pleine forme (1971) *.

 

    

 
Dans l’ombre de Tati ? Taratata !

Qui dit burlesque français dit Jacques Tati. C’est sûr, Pierre Etaix bénéficie d’une notoriété moins grande que le réalisateur de Playtime. Mais on l’oublie souvent, Etaix a contribué à définir la silhouette de Hulot pour Mon oncle (voir le magnifique livre de Francis Ramirez Etaix dessine Tati regroupant les croquis des gags, des décors et des personnages du film). Il était temps de rendre à Etaix ce qui appartient à Etaix ! Car le réalisateur de Yoyo est un poète, un magicien, un gagman et un comédien remarquable. Jerry Lewis ne s’y est pas trompé : « Deux fois dans ma vie, j’ai compris ce qu’était le génie : la première fois en regardant la définition dans le dictionnaire, et la seconde fois, en rencontrant Pierre Étaix ».

Pierre Etaix incarne à l’écran des personnages lunaires, des rêveurs au coeur tendre. Rêvant à quoi ? Aux femmes bien sûr ! L’amour est le principal sujet des scénarios co-écrits avec Jean-Claude Carrière et les titres sont assez explicites (La Rupture, Le Grand amour ou Le Soupirant). C’est l’amour qui pousse le richissime comte de Yoyo à quitter son confort pour une vie circassienne des plus modestes (Etaix partage avec Tati la passion du cirque et du music-hall), c’est l’amour encore qui motive le personnage de Pierre épris de sa jeune et jolie secrétaire à travailler même le samedi dans Le Grand amour. Contrairement à Hulot, les personnages d’Etaix sont « incarnés », moins velléitaires. Ils aiment et le montrent, que ce soit dans le fantasme (des séquences hilarantes d’entraînement virtuel à la drague dans Le Soupirant, grâce à d’habiles glissements de points de vue) ou dans la trivialité du quotidien de la roulotte du couple de saltimbanques dans Yoyo (hommage manifeste à La Strada de Fellini). Il faut dire qu’avec sa silhouette fine, son complet noir sur mesure, son visage mince, ses yeux langoureux, ses cheveux noirs et son chapeau légèrement de guingois, Pierre Etaix est un romantique, un vrai dandy au physique taillé pour les rôles d’amoureux transi. Amoureux oui, mais maladroit forcément. Rien ne se passe vraiment comme il le voudrait. Lorsqu’il fait les yeux doux à une jeune femme dans un club, c’est au gros moustachu de la table voisine à qui il fait du pied ; lorsqu’il joue les gentleman, il tombe sur une extravertie sotte et soûle, dont il aura bien du mal à se débarrasser. Même une simple rupture par courrier tourne mal : l’encre coule à flots sans qu’il ait écrit une ligne, les timbres restent collés à la table qui elle, ne reste pas longtemps debout.

 

    

Etaix joue avec les codes du genre : mouvements des objets intempestifs, chutes (quoique rares), running gags, quiproquos, trompe-l’oeil, utilisation du son et du bruitage comme adjuvants comiques (surtout dans Yoyo, vibrant hommage au cinéma muet), etc. Mais ce qui distingue surtout les films de Pierre Etaix, de ceux de Tati par exemple, c’est l’utilisation de la caméra en tant qu’élément burlesque à part entière. Le plus bel exemple reste Insomnie, un des quatre tableaux de Tant qu’on a la santé. Le personnage incarné par Pierre Etaix ne trouve pas le sommeil, il se donc met à lire un livre type Dracula. Deux espaces-temps sont mis en scène, celui de la chambre et celui de la narration, le premier influençant l’autre à l’écran. Lorsque l’insomniaque tient distraitement le livre à l’envers, le vampire et sa victime le sont aussi à l’écran. Une scène est montrée deux fois : l’insomniaque a lu deux fois la même page par inadvertance. Pierre Etaix, c’est une efficacité du gag (même naïf ou littéral), ciselé et rythmé, alliée à une réflexion sur le médium lui-même.


Courage, fuyons !

Pierre Etaix a observé ses contemporains et prend un malin plaisir à se moquer des travers de la société moderne. Dès Le Cinématographe, il parodie le langage publicitaire pour vanter les mérites de produits absurdes tels qu’une bombe/grenade à tout faire (l’image n’est pas anodine), des lunettes invisibles dans une séquence de mime drôlissime, le tout servi par des répliques déclamées en coeur par la famille parfaite.
Il s’en prend avec humour aux nuisances visuelles et sonores de la ville : les immeubles bétonnés qui poussent comme des champignons dans Pays de Cocagne, les vibrations des marteaux piqueurs et autres tractopelles dans Tant qu’on a la santé qui parasitent les rapports humains, envahissent les intérieurs des citadins mais perturbent surtout la « bande son » du quotidien. Les travailleurs modernes sont montrés comme une masse pressée et vorace qui happe tout – gens et objets – sur son passage. Et comme pour se persuader qu’on vit une époque formidable, les autocollants placardés sur les vitres des voitures ordonnent de sourire. C’est aussi avec beaucoup d’ironie que Pierre Etaix intitule son dernier long métrage Pays de Cocagne, alors qu’il y montre la France profonde, celle qui arbore des bobs Dunlop, fait des radios-crochets et des concours de tartinage de Vache qui rit. Réalisé à partir d’images documentaires glanées en suivant la tournée du podium d’Europe 1, le film – véritable ovni dans la filmographie d’Etaix – renvoie avec une certaine violence l’image d’une société française en plein tournant consumériste.

Prendre la poudre d’escampette par une voie dérobée comme dans En pleine forme, partir sur le dos d’un éléphant comme dans Yoyo, s’enfuir sur un lit roulant pour vivre un amour interdit comme dans Le Grand Amour, sont autant de façons pour Pierre Etaix d’échapper avec poésie et onirisme à une condition, un quotidien déterminé par des codes. Une forme de douce résistance…

 

         

* On peut regretter le faible nombre de salles qui ont accueilli la rétrospective (deux salles à Paris seulement), la durée trop courte de celle-ci, ainsi que le manque de communication sur l’événement. Que ceux qui auraient manqué l’intégrale se rassurent, une sortie dvd est prévue pour la rentrée prochaine. Il était une fois le cinéma ne manquera pas de la signaler.

 


 


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