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Rencontre avec Marjane Satrapi

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Marjane Satrapi sort « La Bande des Jotas », un nouveau film « foutraque » et d’une liberté folle. Rencontre.

Elle reçoit à son atelier, dans le 11e arrondissement de Paris. Au mur, des posters de Persepolis (2007) et Poulet aux prunes (2011), qui l’ont consacrée cinéaste. Avec La Bande des Jotas, Marjane Satrapi prend ses distances avec l’Iran et son histoire personnelle, avec un film monté en 10 jours sans scénario, pour le plaisir du geste. Le film est hilarant, son auteur aussi. Elle parle beaucoup et vite, avec passion : de ce film donc, mais aussi de ceux d’avant, de ses mille vies et de ses envies.

La bande annonce dit que La Bande des Jotas « ne ressemble pas à un film de Marjane Satrapi »Êtes-vous d’accord ?

Ça ne ressemble pas à ce que les gens connaissent de moi. J’ai toujours fait des travaux introspectifs sur ma vie, l’Iran… Là, c’est un film complètement expérimental, improvisé, que nous avons tourné sans rien, sans scénario. La seule chose que l’on savait, c’est qu’on allait faire la fête chez mon copain Fernando à Cordoue. J’ai absolument besoin de faire ce genre de choses, sinon je deviens folle, je perds le plaisir. Dans un projet d’envergure, une majeure partie du travail s’apparente à de la gestion d’entreprise. Après, il y a la période de promotion, où l’on se répète tellement que ce qu’on dit se désintègre. Du coup, j’avais besoin de faire quelque chose de totalement libre. Alors on a monté une société de production [TAJ Productions, ndlr] pour La Bande des Jotas, sans savoir même si on allait avoir un film au bout du compte.

C’est une manière de se démarquer de ce que vous avez fait avant, de tourner le dos au système français de production ?

Je ne suis pas du tout dans la provocation. Mais je dis toujours ce que je pense, ça fait réagir et du coup je passe pour une provocatrice. Je voulais seulement retrouver le plaisir primaire de faire un film, de monter un spectacle, comme quand j’étais enfant. S’il faut être dans une logique d’aller toujours plus loin, plus fort, il ne me reste plus rien ! Avec La Bande des Jotas, je me suis lavée de tout. Ça permet de remettre les choses à leur place, de ne pas être dans une position où il faut répondre à une attente. Ça aurait été très facile pour moi de continuer Persepolis, sauf qu’à un moment donné, cette histoire personnelle, c’était trop. J’ai besoin de tout faire par envie, sinon je ne suis plus en accord avec moi-même. Et c’est ce que j’ai de plus précieux dans ma vie. C’est un luxe, je l’admets !

C’est quoi, un film de Marjane Satrapi, alors ? Est-ce que Persepolis vous ressemble plus que La Bande des Jotas ?

Oui, forcément. Persepolis, c’est l’histoire de ma vie ; Poulet aux prunes, ce qui est le plus proche de moi. C’est la même chose pour le dessin : dès que je dessine une femme, tout le monde sait que c’est moi. Du coup, j’opère une sorte d’auto-censure pour ne pas qu’on me reconnaisse. Quand je dessine un homme, j’ai l’impression de pouvoir beaucoup plus me cacher derrière lui. Mais il y a de moi dans La Bande des Jotas : la scène des prénoms par exemple. J’ai rencontré un journaliste qui me disait « pour moi, les salopes c’est pas les Stéphanie, c’est les Valérie ». Chaque personne a sa salope : pour moi, c’est Stéphanie ! Pareil, si vous vous appelez Jennifer ou Jessica, c’est foutu ! Il y a le badminton, aussi. Quand il y a eu la grande mode des rollers, j’ai eu envie d’en faire. Le problème, c’est que je n’ai aucun équilibre. Je n’arrêtais pas de tomber ! Le vendeur m’a dit que je devrais plutôt acheter des raquettes de badminton. Tout vient d’une histoire vécue.

C’est la première fois que vous réalisez seule…

Vincent [Paronnaud, ndlr] et moi, on ne s’est jamais dit « coupons-nous les veines, mélangeons notre sang » ! On a chacun notre vie artistique. Là, j’y suis allée sans lui. Vous commencez à filmer, vous ne savez pas ce que ca va donner : un court de cinq minutes, ou rien. Et puis vous faites un film, ça vous fait rire, puis vos copains, ensuite c’est sélectionné au festival de Rome, de Göteborg… Et puis vous vous dites « c’est vrai que c’est pas un chef -d’œuvre, mais ca peut faire rire ». Il n’y a aucune prétention dans ce film. Mais maintenant, je sais que je ferai toujours ça : après chaque « grand » film, j’aurai besoin d’en faire un petit.


Poulet aux prunes

Il y a donc pour vous un vrai distinguo ? Poulet aux prunes est un plus grand film, par exemple ?

Mais bien sûr, parce que je l’ai beaucoup plus travaillé ! Et puis j’ai des vrais acteurs : moi, évidemment que je ne suis pas Mathieu Amalric ! Pour La Bandes des Jotas, on était cinq dans une voiture, dans une économie du « tout faire soi-même ». C’est un film expérimental, que j’assume complètement et qui vaut ce qu’il vaut. Et on en fera d’autres, un tous les trois ans, avec Stéphane Roche et Mattias Ripa. Le prochain se déroulera en Turquie. Quand il y aura plusieurs films, ça deviendra une démarche : j’aime l’idée d’une longue route, qui se répète, et qu’on n’aille pas en rajeunissant.

C’est une affaire de bande?

Bien sûr. Stephane est mon monteur et mon collaborateur. Mattias est mon mari. Quand ça marche bien, je ne vois pas pourquoi j’irais chercher ailleurs. Quand on voit le temps qu’il faut pour se comprendre du premier coup, pourquoi recommencer à zéro ? Pour les acteurs, j’ai besoin d’aimer passer du temps avec eux : si on me dit que tel acteur est super mais caractériel, je ne vais jamais travailler avec lui ! Un producteur disait : « quand on fait un film, on va à la guerre ». Moi j’y vais pour m’amuser : mon but n’est pas d’aller à la guerre et d’engueuler tout le monde. Si je n’aime pas les gens, je ne peux pas bosser avec eux. Mais je suis exigeante : il faut qu’ils soient sympas et talentueux, c’est beaucoup !

La Bande des Jotas est un film très drôle. Quel est l’importance de l’humour dans votre travail ?

Je pense que c’est naturel. Je n’aime pas trop le sérieux : les gens sans sens de l’humour, ce sont des cons. La vie est tellement pénible et on va tellement souffrir avant de mourir que si on ne rigole pas, on passe à côté de tout ! Flaubert disait : « si l’être humain savait comment son corps fonctionne, il ne sortirait plus de son lit ». Il a raison. Moi, je sais à quel point mon corps est fragile. Tous les jours, je me réveille impressionnée par le fait d’être encore en vie. Chaque jour est un miracle : encore un jour pour rigoler un bon coup !

Vous êtes actrice pour la première fois, si on excepte votre apparition dans Les Beaux gosses (2009) de Riad Sattouf. Vous aimez ça ?

Je suis un peu timide. Faire le guignol devant une équipe de 100 personnes, je ne suis pas sûre. Mais devant les copains, je peux ! Ça m’a beaucoup plu, parce que je savais ce que je faisais de mon personnage. Mais si j’aime beaucoup une personne et qu’on me propose un rôle super, pourquoi pas ? J’ai fait des tas de choses dans ma vie que je n’aurais jamais pensé faire. Je n’ai jamais voulu être cinéaste, par exemple. J’étais cinéphile, mais de là à en faire… C’était un concours de circonstances : un copain à moi qui voulait devenir producteur et qui m’a proposé une adaptation de Persepolis. Je me disais : un livre qui est très bien et qui marche, pourquoi ? Adapté par son auteur, encore pire ! Mais j’ai essayé, en me disant qu’au pire, ce serait un mauvais film mais que j’aurai appris quelque chose.

Aujourd’hui, vous êtes fière du résultat ?

Oui. Je suis très heureuse des choses que je fais au moment où je les fais. Je fais toujours du mieux que je peux. Il m’est arrivé une fois, pour un magazine, de bâcler des illustrations. Sauf que je sais comment bâcler pour que ça ait l’air bien, du coup, tout le monde disait que c’était magnifique et fantastique. J’ai eu honte pendant très longtemps.

L’Espagne rappelle Sergio Leone. Aviez-vous des références en tête au cours du tournage ?

Avec toutes les images que je vois, comment pourrais-je être affranchie de références ? Au moment où j’étais dans le désert de Tabernas, je savais que Sergio Leone avait tourné là, que je n’étais ni lui, ni Eastwood, qu’on n’avait pas de chevaux, mais je me disais que ce serait bien de traverser le désert et de dire « maintenant il faut finir le travail ». J’adore la série Z aussi, parce qu’il y a de grandes choses qui se passent grâce à la liberté qu’ils ont : on peut faire des choses qu’on ne se permettrait pas ailleurs. Pareil ici : le film est foutraque avec de très beaux moments. Et aujourd’hui, c’est sa liberté que j’aime encore plus que le film lui-même.

 

La Bande des Jotas


Comment s’est déroulé le tournage, sans préparation ?

On a tourné dix jours pendant douze heures par jour sans savoir où on allait. Rien n’était prévu : pour la scène de meurtre à l’hôtel, par exemple, les gens voulaient appeler les flics, croyant qu’il y avait là un véritable cadavre ! Pour la scène où on tue Jesus, on était sur une terre agricole. Des paysans sont arrivés avec des carabines : on a dû prouver que c’étaient des couteaux rétractables, et dire qu’on tournait un film pour notre grand-mère ! On n’a demandé aucune autorisation de tournage, on a volé toutes les images.

Est-ce agréable que, pour une fois, on ne vous pose plus (ou moins) de questions sur l’Iran ?

Oui ! C’est une grande récréation. On me pose des questions auxquelles je n’ai aucune réponse. « Que pensez-vous du nucléaire ? » Eh bien, je pense que c’est mauvais. Super. À un moment donné, j’avais quelque chose à dire, et je l’ai dit. Ça fait 13 ans que je ne suis plus retournée en Iran : les seules informations que j’ai sont de seconde main, et ma vision est trop mêlée à ma nostalgie, à ma mélancolie… Intellectuellement, c’est malhonnête. Et puis de temps en temps, il faut regarder vers l’avenir pour rebondir avec plus de distance. Sinon, on est dans la répétition. Ce qui est fort, avec une histoire de vie comme la mienne, c’est d’être encore debout, de pouvoir faire un film. Ne pas jouer le jeu de l’Iranienne écrasée par son gouvernement, c’est un acte de résistance très important.

Comment vous définissez-vous aujourd’hui ? Cinéaste, auteur, bédéaste ?

Tout à la fois ! Pour moi, tout doit venir d’une notion d’envie. Après le tournage d’un film par exemple, j’ai besoin de retrouver ma solitude, et ça passe par la peinture. La peinture, ça remonte à très longtemps. J’ai toujours peint, mais n’ai jamais eu envie de le montrer. L’exposition [jusqu’au 23 mars à la galerie Jérôme de Noirmont, ndlr] s’est faite un peu par hasard. Devant une toile, c’est l’un des rares moments où je ne pense réellement à rien, ce qui ne m’arrive jamais d’habitude. Mais je n’ai pas de limites. J’attends de voir ce que la vie me réserve. Si ça se trouve, dans deux ans, je serais chanteuse lyrique ! Je fonctionne à l’envie. Jeune, j’avais trop de choses à me prouver. À 40 ans, c’est derrière moi, et c’est là que tout commence.

Reviendrez-vous à la bande dessinée ?

J’ai fait six bandes dessinées, qui ont marché à chaque fois, pour lesquelles j’ai gagné des prix. Du coup, j’ai eu l’impression de savoir le faire, et ça ne m’intéressait plus. Entre-temps, j’ai découvert le cinéma, et il s’y passe quelque chose d’extraordinaire : des gens mettent toute leur énergie dans une même direction pendant des mois pour quelque chose d’aussi vain qu’un film. Y mettre autant de conviction, je trouve ça tellement beau que ça en vaut le coup. J’aime tant cette dynamique de groupe que vais continuer. Mais si ça se trouve, dans trois ans, j’aurais de nouveau envie de faire de la BD. J’aime beaucoup aussi, il me faut juste une histoire adéquate.

Avez-vous d’autres films en préparation ?

Je prépare actuellement un film pour Hollywood, The Voices, avec Ryan Reynolds. C’est l’histoire d’un schizophrène qui devient meurtrier parce que son chien et son chat lui parlent quand il ne prend pas ses médicaments : c’est très drôle, caustique, amoral – tout ce qui me plaît ! Un autre projet m’a été proposé par un producteur français : Les Fables d’Ésope. Jean-Claude Carrière va écrire le scénario et je le mettrai en scène. Ensuite, le second volet de La Bande des Jotas, qui s’appellera Güllüoğlu, comme le plus grand magasin de baklavas en Turquie. J’en bouffe trois kilos, je fais une rupture d’anévrisme, je meurs et je négocie avec Dieu pour revenir. Et puis si ça se trouve, après, je serais morte. Peut-être même que je vais mourir aujourd’hui !

 

© Marjane Satrapi. Courtesy Galerie Jérôme de Noirmont.

 

Propos recueillis par Jean-Baptiste Viaud – Février 2013

 

À lire : la critique de La Bande des Jotas

Titre original : La Bande des Jotas

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Genre :

Durée : 74 mn


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