Rencontre avec Athina Rachel Tsangari et Ariane Labed

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La réalisatrice et l´actrice principale d´ »Attenberg » reviennent sur la conception du film, leurs méthodes de travail et leurs inspirations.

Athina Rachel Tsangari et Ariane Labed sont deux nomades, franchissant allégrement les frontières géographiques et artistiques. La première a longtemps vécu à Austin (Texas). Elle y apprend la réalisation et crée le festival Cinematexas Intenational Short Film, avant de revenir en Grèce, son pays natal, où elle exerce comme vidéaste (notamment pour la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques d’Athènes en 2004) et fonde une maison de production (Haos Film). La seconde a suivi une formation de danse pendant dix ans, fait ses études en Provence, puis fondé avec d’autres complices la compagnie de théâtre Vasistas, brassant les disciplines et les nationalités. Leur rencontre débouche sur Attenberg et de nouveaux voyages : elles rentrent d’ailleurs tout juste de la Mostra de Venise, un détour estival qui leur réussit plutôt bien. L’an dernier, Ariane Labed obtenait la Coupe Volpi de la meilleure interprétation féminine. Cette fois, elle venait présenter Alps, le nouveau film de Yorgos Lanthimos (Canine)… produit par Athina Rachel Tsangari. Déjà une longue histoire commune, donc. Aujourd’hui elles accompagnent ensemble la sortie d’Attenberg en France. Dialogue en deux temps autour du film, ses origines et ses enjeux.

Athina Rachel Tsangari

Athina Rachel Tsangari, votre film combine des formes très diverses : la danse, l’architecture ou le documentaire animalier. Il peut se voir à la fois comme un western, une comédie ou un récit d’apprentissage. Comment avez-vous mélangé toutes ces idées ?

A.R.T : Au départ, je voulais travailler autour de la tragédie grecque, une forme très austère, mais qui contient déjà une part de western et de comédie musicale. La structure du film repose sur une série de « conversations », avec des petits « interludes » qui forment un chœur – les « silly walks » de Marina et Bella. Ce n’est pas seulement de la danse : nous avons pensé ces passages comme de véritables commentaires. Les deux filles résistent contre les tabous, le conformisme, le comportement très « comme il faut » des petites villes. Dans une séquence, elles apparaissent comme des « pistoleros », font des gestes de « cowgirls »… Nous avons suivi le scénario précisément, avec peu de changements. Comme Ariane ne parlait pas le grec, nous avons répété phonétiquement avec les autres comédiens. A la fin de chaque journée, pour se détendre, on jouait comme des enfants, et Ariane et Evangelia ont improvisé ces danses. On voulait aussi casser une certaine rigueur. Depuis mes premières réalisations, j’essaie de cacher la construction en trois actes, et je m’intéresse beaucoup à la température du film et des émotions, avec des montées et descentes. Quand Marina se met à éprouver du désir et devient plus humaine, le film se réchauffe également.

Marina vit une relation forte avec chaque personnage – son père Spyros, son amie Bella et cet inconnu qu’elle rencontre. Le récit s’appuie sur ces trois paires : comment avez-vous construit le scénario ?

A.R.T : Ce sont des « paires de trois » : il y a toujours une troisième personne hors du cadre, mais qui reste présente de façon virtuelle. Les rapports de Marina avec son père, Bella et l’amant sont basés sur des archétypes.

La musique joue un rôle important dans Attenberg : pourquoi avoir choisi Suicide et Françoise Hardy, aux styles très opposés, mais qui incarnent tous deux  un certain « romantisme » ?

A.R.T : Je suis attachée aux combinaisons, à la coexistence d’éléments différents. Pour moi, Suicide et Françoise Hardy sont proches : c’est une musique détachée, romantique, mais pas sentimentale. Je déteste le sentimentalisme. A la fin du film, Marina devient mi-humaine, mi-animale : elle exprime davantage ses émotions, mais pas de manière sentimentale. J’adore les mélodrames de Fassbinder ou de Sirk, car ils gardent un aspect très cynique.

Le film se déroule dans une petite ville, Aspra Spitia, fondée dans les années 60 pour loger les ouvriers d’une compagnie française d’aluminium. C’est un décor impressionnant, moderne et pourtant très daté. Que représente-t-il pour vous ? 

A.R.T : J’ai vécu mes cinq premières années dans cette ville. C’est un endroit formateur pour moi. Maintenant c’est une ville fantôme, un peu à l’image de la Grèce actuelle. A l’époque, il s’agissait d’un lieu utopique, une expérimentation d’urbanisme, créée pour une population multiculturelle : les gens venaient de partout, ce qui n’est pas habituel là-bas. La ville se situe au croisement de l’industrie et d’une nature lyrique – près de Delphes et du Parnasse, entre la mer et la montagne. Aujourd’hui, elle symbolise l’échec d’un rêve : celui de devenir un pays occidentalisé.

Le dernier plan du film, très long, insiste d’ailleurs sur ce paysage industriel, alors que Marina et Bella ont déjà quitté le cadre. Quel sens donnez-vous à cette fin ?

A.R.T : La ville est un témoin de l’histoire, une autre « troisième personne ». Je ne sais pas ce qu’il arrive à Marina ensuite. Je n’en ai jamais parlé avec Ariane. Je travaille au présent de l’histoire, sans réfléchir au passé ou au futur des personnages. On ignore si Marina a perdu sa mère ou si ses parents sont séparés, pourquoi Spyros va mourir et de quelle maladie il souffre. Avec l’ingénieur, Marina vivra peut-être une histoire d’amour, et peut-être pas. Elle se trouve entre deux états, indéterminée.

Vous préparez actuellement un nouveau film. Pouvez-vous nous en dire plus ? 

A.R.T : Je commence sérieusement à travailler dessus. Je l’écris avec mon coscénariste américain, Matt Johnson. Ce sera une science-fiction sur l’Europe, teintée de « screwball comedy » !

 

Ariane Labed dans Attenberg


Ariane Labed, comment avez-vous rencontré Athina ?

A.L : Je n’avais pas prévu de faire du cinéma, normalement je ne faisais pas d’auditions ! Athina cherchait depuis longtemps une fille en Grèce. J’y étais alors pour des projets de théâtre, mais je ne comptais pas y rester. Je suis quand même allée la voir à tout hasard, parce qu’on m’avait dit que c’était une fille spéciale et que ça valait peut-être le coup… Je l’ai donc rencontrée, et on a passé une heure à discuter. On s’est plu, mais j’étais française, et c’était quand même un sacré problème ! J’ai croisé les doigts pour qu’elle me prenne malgré tout, parce que le scénario m’avait beaucoup touchée. Au final, elle a été assez courageuse pour faire ce choix…

Vous ne parliez pas du tout le grec ? Comment avez-vous travaillé pour les dialogues ?

A.L : J’étais en Grèce depuis à peine un an : je baragouinais, mais je ne parlais certainement pas la langue que parle Marina dans le film. J’ai été aidée par une coach… Mais j’aime bien les challenges !

Avant Attenberg, vous aviez surtout fait de la danse et du théâtre. Qu’est-ce qui vous attirait dans le cinéma et qu’avez-vous appris de cette nouvelle expérience ?

A.L : J’avais une réticence envers le cinéma, à cause de la caméra. En général, je n’aime pas les photos, ce genre d’exposition… J’adore le rapport avec le public : dans ma compagnie, on travaille plutôt sur la performance, une confrontation directe avec les spectateurs. Je me disais que la caméra ne pouvait pas offrir ça… et je me suis absolument trompée, car c’est limite multiplié par mille ! A la fin du tournage, je voulais continuer encore six mois !

Qu’est-ce qui change au niveau de la technique de jeu ?

A.L : Sur scène, tout est poussé à l’extrême. Au cinéma, on a la même intensité et la même énergie, le même plaisir et la même force, mais contractés dans un cadre plus minimal et précis.

Le travail sur le corps reste très présent dans Attenberg. Comment sont venues les idées pour certaines scènes, comme lorsque vous faites saillir vos omoplates ou bien sûr les « silly walks » ?

A.L : Les omoplates, c’est un truc que j’aime bien utiliser pour dégoûter les gens, depuis que je suis petite. Quand Athina m’a vue, elle m’a dit qu’il fallait absolument le caser quelque part ! Les « silly walks » viennent des promenades du Bouc de Fassbinder, avec ses travellings magnifiques. Athina voulait que ces moments amènent du rythme, que ça twiste, comme par exemple chez Godard – que j’adore. Avec Evangelia Randou, on a travaillé sur les marches d’animaux, à partir des documentaires de sir David Attenborough. On les a imitées, on les a chorégraphiées, puis on les a proposées à Athina et remodelées ensemble. On a aussi adapté les « silly walks » des Monty Python. On en a fait beaucoup, puis on les a choisies, et après les répétitions, on savait lesquelles on allait tourner…

Vous venez de jouer dans Alps, le nouveau film de Yorgos Lanthimos. Peut-on parler d’une même famille de cinéma ou les deux expériences ont-elles été très différentes ?

A.L : Les deux expériences ont été très différentes, mais c’est quand même une famille de cinéma ! Yorgos Lanthimos joue dans Attenberg et Athina produit Alps : c’est une famille qui repose sur l’entraide. Ils ont un univers commun, des goûts cinéphiles partagés, mais ils n’ont pas la même approche. Le tournage d’Attenberg avait un côté « cérémonial » dès que le moteur tournait. Yorghos essaie plutôt de capter des accidents, on ne sait pas forcément quand la caméra filme : tout est plus dangereux. Dans Alps, j’ai un petit rôle, mais qui m’a demandé une énorme préparation. Pendant trois mois, j’ai fait de la gymnastique. Encore un autre challenge !

Athina Rachel Tsangari ne travaille pas beaucoup sur la psychologie. Quelles indications vous donnait-elle pour entrer dans le rôle de Marina ?

A.L : Tout s’est construit petit à petit, on a eu le temps de faire des répétitions. On parlait très peu. J’ai un rapport plus fort au physique qu’au psychologique, on se comprenait très bien là-dessus. Tout se passait dans le silence. Je savais ce qui était juste et ce qui ne l’était pas. Si une prise était mauvaise, je la regardais, je lui disais « C’était pas ça… » et on recommençait tout de suite. Elle me disait simplement « Tourne la tête plus à droite quand tu dis ça… » et ça changeait effectivement le parcours du personnage. Athina peut venir juste avant le tournage d’une scène, remettre en place une mèche de cheveux, et fixer l’ambiance du plateau.

Vous a-t-elle donné certains films à regarder en guise d’inspiration ?

A.L : La grande référence, c’était Attenborough et ses documentaires animaliers. Mon type de jeu devait être plus animal qu’humain. Sinon, elle m’a aussi passé un coffret de Fassbinder, Le Désert rouge (Antonioni), Wanda (Barbara Loden), Persona (Bergman), Au hasard Balthazar (Bresson)…

Vous étiez déjà cinéphile avant le tournage ?

A.L : Je ne m’intéressais pas spécialement au cinéma, même si quelques films m’avaient marquée… J’admirais tout ça comme un art auquel je n’appartenais pas, je restais très spectatrice… Depuis j’ai « bouffé » beaucoup de cinéma, je suis devenue une vraie cinéphile maintenant !

Quels sont vos projets désormais ?

A.L : Je vais m’installer à Londres, continuer à travailler avec ma compagnie, tout en poursuivant le cinéma. Et puis j’ai un agent en France à présent, alors j’aimerais bien travailler dans ma langue !

 
Propos recueillis à Paris le 12 septembre 2011


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