Select Page

Mange, ceci est mon corps

Article écrit par

Dire que Mange, ceci est mon corps s’aborde avec aisance serait un grand mensonge, tant le premier long métrage de Michelange Quay, jusqu’ici connu pour son court L’Evangile du cochon créole (2004), travaille justement à contourner toute velléité d’explication de texte. Chaque plan est à prendre ou à laisser à la hauteur quasi exclusive de […]

Dire que Mange, ceci est mon corps s’aborde avec aisance serait un grand mensonge, tant le premier long métrage de Michelange Quay, jusqu’ici connu pour son court L’Evangile du cochon créole (2004), travaille justement à contourner toute velléité d’explication de texte. Chaque plan est à prendre ou à laisser à la hauteur quasi exclusive de son potentiel d’impact sur l’œil. Partant d’une aspiration métaphorique autour du colonialisme, de l’exploitation du peuple haïtien (sinon de l’Homme noir en général) par les Blancs (symbolisés ici par « Madame » – incarnée par Sylvie Testud, taiseuse mais investie, comme toujours – et sa mère mourante – Catherine Samie, à la hauteur des plus folles apparitions lynchiennes), le film laisse progressivement aux plans, à leur plénitude, leur autonomie, le droit d’interpeller ou non un potentiel destinataire.

L’évaluation ne peut dès lors s’amorcer qu’à partir de minces repères, l’expérience s’avérant aussi captivante, de par la grande beauté des images, la sécheresse comme la fluidité d’un montage n’invitant pas au récit, le très manifeste plaisir de l’auteur à n’en faire qu’à sa tête, que franchement déroutante. Si l’on décide de s’en tenir au seul impact « spectaculaire », le verdict sera largement positif, en raison d’une difficulté à fermer les yeux devant l’extrême sensualité des images, le contact d’une peau, claire ou sombre, avec la moindre substance donnant ici nombre d’occasions d’affolement. A noter en ce sens la circulation, tout du long, de la matière laiteuse, tenant lieu aussi bien de nourriture (les adultes boivent au biberon) que de « dissolvant » (on croit comprendre que l’un des protagonistes noirs devient albinos après s’y être trempé le visage lors d’une cérémonie).

Si l’on décide au contraire de privilégier le possible discours de Quay, le symbolisme probable de chaque plan ou séquence, nul doute qu’il y aurait beaucoup plus à dire, notamment concernant la corrélation bien lisible entre représentation politique du peuple (Testud dans la ville, dans la dernière partie, donnant l’occasion au réel de reprendre provisoirement ses droits, par le biais d’une captation d’ambiance en apparence documentaire, regards caméra des badauds à l’appui) et métaphore religieuse (la même Sylvie s’improvisant Marie, mère du Divin enfant noir, dans une séquence aussi belle que prêtant à scepticisme). Tout le film vacille ainsi entre ambition et indolence, démonstration de force et soustraction, enrobage et nudité.

Sans doute faut-il, pour se faire une réelle idée des aspirations de Michelange Quay, partir du discours pour le coup bien plus explicite de L’Evangile du cochon créole, court métrage multi primé faisant du sort dudit cochon à pelage sombre, de l’industrialisation puis la consommation des diverses pièces qui le constituent l’allégorie de siècles d’exploitation de l’Homme noir. Les images, à l’inverse de ce long métrage, s’y veulent crues, violentes (exécutions répétitives de cochons), parlantes. Surtout, le jeu du montage, partant d’une cérémonie villageoise pour aboutir en fin de film à un plan d’excréments humains jouxtant quelques vues urbaines achève de conclure à une évidence de la visée politique du film. Visée politique sans doute à l’origine des honneurs ayant accompagné sa découverte, mais péchant peut-être justement par excès de littéralité.

Là où Mange, ceci est mon corps avance à pas plus lents, plus légers surtout, naviguant presque sans mot dans les eaux faussement calmes de l’ésotérisme, profitant de la latitude inhérente à sa durée pour préférer au manifeste et au slogan l’errance et l’immersion. Dire que cette direction nous interpelle davantage serait-il symptomatique de démission critique ? Espérons que non.

Bonus

L’Evangile du cochon créole (16mn)

Un accès MP3 à la B.O. du film

A relire : la critique de Lydia Castellano

          

                                                                                                                  


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

Le mari de la femme à barbe

Le mari de la femme à barbe

Le mauvais goût affiché est le révélateur des noirceurs humaines semble nous dire en substance Marco Ferreri dans ce pamphlet sulfureux où il impose une vision d’intense émotion dans la soumission excessive de Maria, la femme à barbe, devenue un phénomène de foire par la cupidité de son dresseur de mari. Un film-évènement en version restaurée 4K.