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Livre « Vincente Minnelli » d’Emmanuel Burdeau

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Véritable traversée de l´oeuvre du beau génie hollywoodien, ce livre est surtout une vertigineuse profession de foi critique. Un authentique évènement de cette rentrée ciné.

Si la qualité d’une critique de cinéma se mesure – au moins en partie – à l’aptitude du critique à situer un film dans son temps, à l’heure de son apparition dans le paysage cinématographique, mais surtout au regard de l’œuvre déjà monumentale ou encore naissante de son auteur, celle d’un livre sur le cinéma, plus précisément d’un livre consacré à l’un des plus grands cinéastes de l’histoire du cinéma serait davantage affaire de dialogue, de conversation. Au sens littéral de la rencontre et de la discussion au long cours, s’ils ont la chance d’être contemporains, de l’auteur du livre et de son sujet, autour d’une question matrice : la place de chaque film dans une certaine trajectoire, un certain cheminement d’art et de vie (exemple le plus incontournable : Hitchcock-Truffaut). Au sens plus symbolique, lorsque le sujet est mort depuis longtemps, d’une entreprise d’interrogation de chaque film à la lumière de ses détails, ses fils les plus emmêlés, ses plus récurrents motifs.

Sans nul doute alors, le Vincente Minnelli d’Emmanuel Burdeau est un grand livre. L’un des plus exigeants et radicaux qu’il nous ait été donné de lire sur un cinéaste depuis longtemps. Tout ici sera bien affaire de contextualisation des films au regard d’une œuvre entière, de suivi méticuleux des mutations progressives d’une esthétique, soulignées par la division du livre en cinq parties introduisant une année décisive dans le travail de Minnelli. Parties elles-mêmes scindées en quatre chapitres se focalisant sur un aspect visuel et / ou thématique précis de ladite période (dilution du chant et de la danse dans la vie – concept de l’« integrated musical » – dans Le chant du Missouri ou Tous en scène ; nouvelles problématiques inhérentes au Cinemascope à partir de Brigadoon ; mesure par l’enfant de « la taille des choses », dans un film méconnu comme Il faut marier papa….). Chapitres eux-mêmes constitués chacun de trois segments distincts, appuyant ce parcours esthétique sur l’analyse plus que précise d’un film (l’entrée en résistance d’un dandy dans Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse ; transferts multiples de filiation dans Celui par qui le scandale arrive…), voire même de plusieurs à partir d’une même idée (de la danse possible des premiers musicals à celle joyeusement contrariée d‘Un numéro du tonnerre ou Qu’est-ce que maman comprend à l’amour ?…).

Il serait mentir de dire que tout, dans Vincente Minnelli, se comprend à la première lecture, qu’il ne faut pas plus d’une fois, pour être certain d’avoir bien saisi tout le cheminement d’un raisonnement d’autant plus complexe que ne déviant jamais ou presque de la matière même des films, revenir quelques lignes plus haut, sinon quelques pages en arrière. C’est que, comme Burdeau nous le précise dans l’entretien ci-contre, tout ici, malgré cette structure très divisée, gagne à se répondre ; chaque partie, chapitre ou segment vaut essentiellement par son lien plus ou moins explicite avec le précédent ou le suivant. Le plus gros du travail a en effet consisté pour lui, dont la formation critique repose, comme la nôtre, sur une « logique d’article », à adopter progressivement, à mesure que prenait corps un projet de près de dix ans, une « logique de livre ». L’élargissement de son champ d’action, d’écriture et de pensée du cinéma requiert ainsi l’exigence d’une rédaction de chaque partie dans le souci prioritaire du tout.

Tout, c’est le mot qui nous vient assez vite, suite à la lecture du livre. Au sens d’avoir le sentiment d’à peu près tout savoir maintenant d’un certain regard – celui donc d’Emmanuel Burdeau – sur le cinéma de Minnelli ; mais aussi d’une redéfinition de notre propre rapport non pas au seul Minnelli, mais à l’écran, sa taille, la latitude qu’il donne au cinéaste, selon son format, pour réfléchir à la composition de ses plans, la possible « division » interne de ses images, externe de ses personnages. Sans jamais s’ériger en modèle ou autre exemple à suivre en matière d’écriture sur le cinéma, Burdeau parvient ainsi à atteindre par ce livre comme l’une des véritables raisons d’être de la critique : la restitution de l’image par le seul mot, à l’heure de la lecture du texte ; le miracle inverse et complémentaire d’une liaison de l’image avec le mot, à celle de la (re)vision du film. Tout est dit.

Vincente Minnelli d’Emmanuel Burdeau, éditions Capricci, 2011.
 
 

 


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