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Livre « David Fincher ou l’heure numérique » de Guillaume Orignac

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Le numérique comme créateur de réel et d’illusion : retour avec Guillaume Orignac sur la filmographie de David Fincher.

Des monstres se cachant dans l’ombre d’Alien 3 (1992) aux allées universitaires de The Social Network (2010), l’œuvre de David Fincher est à l’heure numérique. De la démesure graphique de Fight Club (1999) à l’étude clinique des nuits californiennes de Zodiac (2007), dans son premier ouvrage, Guillaume Orignac parcourt toute la filmographie du cinéaste américain et met en lumière un monde vivant entre réel et illusion, réalité et cinéma.

Dès les premières pages, les personnages énumérés par Orignac ont tout de la galerie d’ombres : le narrateur de Fight Club, l’inspecteur en fin de carrière de Seven (1995), les cambrioleurs de Panic Room (2002), en somme, tous insomniaques. Le réel n’est plus sous leurs pieds et rien ne semble faire lien entre eux et le monde qui les entoure. Là et absent, un corps lourd et bancal se trouve au centre du cadre alors que son esprit file ailleurs. Les décors où vivent ses personnages se suivent et se ressemblent, comme le bégaiement des couloirs noirs et humides de son premier long métrage, Alien 3. Derrière les mots de Guillaume Orignac, le souvenir des nuits du campus de Mark Zuckerberg et de la ville sans nom de Seven nous reviennent. Là, s’y cachent des visages de farce se forçant à ne pas voir l’illusion autour d’eux. Dans Fight Club, l’appartement de Jack (Edward Norton) est le même que celui d’un stand Ikea et à l’intérieur de ce fight club, sang et blessures apparaissent sur des visages hilares qui ne leur appartiennent pas – les transformations des traits de Jared Leto en sont le paroxysme. Le réel est bien là, mais parasité par un corps étranger qui vient lui tordre le cou. La cuisine du premier meurtre de Seven est bien identifiable : frigo rempli, boîtes de conserve aux étagères, homme attablé… Pourtant ce dernier est une victime qu’on a accroché pieds et poings liés à sa table et forcé à manger jusqu’à le faire exploser. Ces relations entre réel et illusion, entre éléments du quotidien et scènes sortant de l’ordinaire, Guillaume Orignac les relie avec les souvenirs cinéphiles de David Fincher. Parlant d’Alien de Ridley Scott (1979), le cinéaste du troisième épisode explique que devant ce film, pour la première fois, l’espace avait l’air d’être l’espace, et des personnes sur un vaisseau spatial avaient vraiment l’air d’être dans un vaisseau spatial. Ils nouaient leurs cheveux avec des élastiques, buvaient du café et parlaient de conflits syndicaux. Ça semblait tellement réel.
 


L’étrange histoire de Benjamin Button
Dans les rues de New-York, les passants marchent sans même jeter un œil sur le générique de Panic Room, dont la typologie flotte autour d’eux. Dans ce réel filmé par David Fincher, le numérique est là et se balade naturellement, sans attirer l’attention. A travers ce générique, Guillaume Orignac relie l’utilisation du numérique chez David Fincher à l’illusion permanente des images mises en scène. Un travelling aérien dans Zodiac, deux jumeaux créés numériquement dans The Social Network, le film n’est plus le reflet du monde comme il pouvait l’être à l’heure de l’analogique. L’instant en face de nous n’est plus un moment passé et imparfait mais éternel, travaillé encore et encore – comme vient de l’être The Host (2006) de Bong Joon-ho, ressorti en 3D. Les films de David Fincher, à la manière de The Game (1997), ne font plus partie du monde mais sont leur propre monde. Plus rien n’existe autour d’eux. Tyler Durden (Brad Pitt) est moins le personnage de Fight Club que le film lui-même, comme la dernière image subliminale pornographique le suggère. L’homme semble perdre la main sur l’image qu’il nous présente, mais Orignac montre comment chez David Fincher cette déshumanisation crée une nouvelle illusion : celle de la perfection. Les travellings léchés du plan séquence d’ouverture de Panic Room ne sont là que pour rappeler en opposition le caractère sauvage et bancal des futurs cambrioleurs. De son côté, la virtuosité du générique de Fight Club nous fait visiter un cerveau humain qui n’est en fait que celui d’un esprit malade. Tout ce qui est parfait est imparfait, déclare David Fincher.

Dans cette ouvrage passionné, les plus belles lignes vont alors au personnage numérique de Benjamin Button et à ses transformations faciales. Ses visages passent avec les époques, mais le spectateur n’attend que le moment où Brad Pitt et Cate Blanchett seront l’un en face de l’autre, dépouillés de leur masque de pixels. Cette attente marque la puissance du numérique, mais également celle de son absence. Guillaume Orignac se demande ce qu’il reste de vivant en nous au milieu de toutes les machines qui rêvent à notre place ; au milieu de tout ce numérique. Plus encore que durant les quelques instants de L’étrange histoire de Benjamin Button (2008) où le héros découvre ses véritables traits, notre part de vivant se trouve peut-être dans les minutes d’attente qui précèdent cette découverte et plus tard, dans sa mélancolie. Dans les deux cas, on reste en compagnie du numérique.

David Fincher ou l’heure numérique de Guillaume Orignac, Editions Capricci

 


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